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Hommage et enterrement de Vincent Bioulès au Musée Fabre

08/31/2019

En art, rien de plus trompeur et peu critique que la production d’un peintre mesurant son travail à l’aune de jolies images d’agrément…

Jadis peintre sensible au tempérament chercheur, Vincent Bioules est depuis déjà une bonne trentaine d’années résolument devenu un peintre se limitant à une production assurément cultivée, captivante et surprenante quand il s’agit de croquis et de notes aquarellées (et fort heureusement, il s’y livre souvent), mais s’il s’agit de peintures sur toile, son travail apparaît techniquement laborieux, et surtout sans surprise ni humour, raccourci jusqu’à souvent paraître étriqué comme une carte postale, proche d’un catalogue de chromos pour salles d’attentes ou couloirs d’hôtels de tourisme. Les avancées plastiques-théoriques ou plastiques-expressives de « Support-Surface » comme le pragmatisme et la méfiance matissienne pour l’autosatisfaction (Relire/revoir « Jazz ») sont définitivement loin, ou ailleurs. Bioulès peint depuis longtemps comme Bernard Buffet, avec un programme simple : au motif de conforter préalablement sa méthode ou son esthétique pour un style congelé.

L’exposition, une rétrospective consacrée à un artiste régional en forme d’hommage de sa d’origine, arguée d’une aura hors limites s’avère un enterrement de première classe, des funérailles « nationales » dans l’attente d’une salle dédiée au Musée, une rue à son nom et peut-être une plaque sur une façade aussi, au minimum la maison où son atelier fut. Clap de fin.

L’expo commence pourtant bien avec un résumé en forme d’apothéose de l’objet  du peintre, son quasi atelier symbolique, en l’occurrence sa toile vs une fenêtre fictive que chacun voit comme l’ « œuvre » et que l’artiste va devoir transformer sinon révéler. Pour un peintre, la fenêtre (sa vue, son architecture, son imaginaire) résume un mode d’insertion dans le présent et une bonne partie de l’histoire de l'art… Une fenêtre pour motif et pour objet, l’origine autant que l’ordre de la peinture à venir même, la découverte et la construction du regard, l’élection et l’établissement du subjectile, des horizons tant théoriques que fantasmés dont ceux toujours supposés du spectateur ; cette première salle résume presque entièrement la place du peintre d’abord au dessus, puis devant et face à l’ouverture de son art « à venir ». Trois œuvres sont rassemblées : l’une de jeunesse, admirable de sensibilité et d’intelligence dans son apparente « non figuration » montre le survol, les discernements vigilants et tout en retenues subtiles d’un jeune artiste étonné par son travail intuitif en même temps qu’il en questionne le mouvement pour le transformer en peinture. Les deux autres tableaux sur le même thème, la fenêtre, plus tardifs, trop tardifs, et déjà anecdotiques… Quelques autres peintures au même étage conservent en mémoire la flamme première, chaleureuse et précieuse, la plupart sont abstraites, toutes sont plastiquement assez suggestives pour qu’à l’exemple de la série intitulée « Le marronnier en fleurs », on s’émerveille de la science du peintre mobilisant également sa pratique et ses conséquences formelles ou expressives, les dialectisant à l’occasion. La salle résume en trois aventures une vie artistique, allusivement un déclin qui se confirmera assurément  dans les autres salles : le peintre, semble t-il, n’avait pas assez de tête pour développer ses rencontres avec la peinture abstraite/abstractisée ou l’art conceptuel et théorique d’origines américaine et européenne des années 67/70.

Dans l’intervalle, des dizaines de carnets de croquis, des centaines d’études aux graphismes débordant d’humour technique avec leurs sujets vivement placés d’un œil sagace et espiègle, d’un geste réactif et pétillant. Les rencontres sensibles et captivantes d’un peintre, parfois « du dimanche », capable de transformer un A6 en vision critique, en engagement artistique, et à distance, aussi immédiat qu’éternel, en art de voir malin pour produire, suggérer, instiller par quelque aperçu technique la poésie d’un lieu, un moment, une inquiétude ou le plus souvent, une joie d’enfant dessinateur. Sublimes séries. On apprend que le peintre en a fait don au musée.

Comment entendre les peintures conventionnelles,poussièreuses qui suivent après avoir vu ça, tout ce que dément l’incessante vivacité des carnets ? Toutes ces toiles laborieuses et parfois grotesques comme cette série de portraits alignés dans le hall du musée et où le peintre paraît chercher ses amis d’autrefois par l’aperçu de ressemblances seulement littérales, ces œuvres et d’autres du même (pauvre) ordre dans les salles de l’exposition : intérieurs, paysages ou nus aux normes de commandes, justes intéressantes pour habiller ponctuellement des couloirs d’hôtels deux étoiles, meubler des salles d’attentes de cliniques… L’inintérêt atteint son comble dans la dernière salle de l’exposition avec quelques sujets « mythologiques » ou légendaires grossièrement montés… 

L’expo déçoit donc, le peintre devenu évanescent déroute ; laborieuses, les œuvres démobilisent en se vidant. Tout cet œuvre semble se résumer dans une production de peintre du dimanche, un peintre certes émouvant, à la fois amateur heureux et habile, avec du métier, préoccupé de plaire. Mais en art, rien de plus trompeur et peu critique que la production d’un peintre mesurant son travail à l’aune de jolies images d’agrément… La peinture de Vincent Bioulès ne dérange plus personne, à commencer par lui peut-être.

 

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