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Pour Pierre Bobillot

03/29/2020

 

Place d’Italie, prenez la sortie rue (Pierre) Bobillot. L’école Estienne est à deux pas.

        Pierre Bobillot est parti. Il a été professeur à l’école Estienne, professeur à l’ENSET, collègue ensuite, toujours à Estienne. Il a été chaque fois mon professeur, un conseil aussi, parfois juste une écoute, constamment une référence. Ma vocation de professeur d’art, espérée avant lui avec mon professeur de dessin au collège, s’est confirmée sous sa direction discrète, s’est consolidée progressivement dans son sillage, et surtout s’est élargie aux personnes, davantage qu’aux seuls savoirs académiques.

 

         Tout a commencé pendant un cours d’étude documentaire, dans cette salle aujourd’hui encore appelée C33, naguère salle d’étude doc. J’avais 17 ans. Pierre nous proposait d’étudier des images de « cailloux ». Je me suis un moment écarté du cours pour croquer discrètement mes camarades en train de dessiner. De fait, je désobéissais. En passant dans les rangs, le professeur, corrigeant au fur et à mesure chaque élève m’a repéré. Il est passé furtivement derrière moi, sans ralentir son inspection. Vite, j’ai tenté de cacher mon délit, camoufler mon attitude fautive. J’ai simplement entendu : « c’est bien de dessiner ! »

 

           En une phrase, d’« étourdi scolaire » j’étais devenu élève libre, respectable, humanisé dans mon choix d’avoir choisi Estienne parce que j’aime dessiner. Capable. Je n’étais plus un élève réorienté de l’enseignement général, mais un élève digne, dont l’intérêt pour d’autres chemins d’études se trouvait confirmé. En quelque sorte, je n’avais plus peur de mes passions, plus peur d’être mal noté, plus besoin d’avoir peur du professeur. Plus peur de me vivre, en somme. J’ai récupéré mon carnet de croquis, répondu au mieux à l’exercice, et à nouveau repris mon école buissonnière. J’ai en même temps compris que Ma solution aux exercices pouvait être discutée sans être négligée. J’avais naguère aimé certains professeurs, je me mettais à aimer l’école.

 

            Puis tout s’est accéléré, tout s’est consolidé, tout est devenu source de curiosité et d’approfondissement ; plus rien n’a remplacé mon plaisir d’apprendre en dessinant. Mon école, et derrière elle la plupart des autres profs sont devenus mes vecteurs de vie intérieure. J’ai choisi de ne pas sortir indemne d’Estienne.

 

            J’apprends ce vendredi que Pierre Bobillot est parti. J’entreprends de rassembler mes souvenirs de sa présence. Je réunis, je retrouve et je classe les moments par familles. Sa confiance dans les élèves : « Dans un match, on joue avec, pas contre » se plaisait-il de rappeler. Ses contributions innovantes à l’enseignement des arts appliqués, ses efforts pour augmenter le niveau des élèves, enrichir et diversifier leurs compétences professionnelles, ses encouragements pour qu’ils soient jugés inestimables. Sous sa direction pédagogique, la valorisation et la reconnaissance des capacités intellectuelles des « écoliers de l’enseignement professionnel court » n’ont jamais souffert du moindre ralentissement. Jusqu’à imposer, dans les années 75, l’idée d’une opération Portes Ouvertes de l’Ecole Estienne. Une première en France, et une initiative volontariste des établissements d’enseignements techniques indiscutée depuis.

 

            « C’est bien de dessiner pour soi en même temps qu’on dessine pour apprendre ». La simultanéité du propos et de l’instant de son jaillissement me parle sans cesse. C’est bien d’expérimenter et en même temps de regarder ailleurs, de tenir parfois aussi chaque opportunité un temps éloignée l’une de l’autre. Pierre était également conseiller en perspectives.

 

            Bobillot, Bob, Pierre Bob, Pierre Bobillot : c’est ainsi qu’à Estienne on évoquait sa présence aussi familière que nécessaire et incontournable, jusqu’à incarner et à la fois indiquer poétiquement une rue essentielle du quartier et la sortie de métro la plus simple pour arriver à l’Ecole. Prenez les lignes 6 ou 7, vous arrivez Place d’Italie, vous empruntez la sortie rue Bobillot. Vous y êtes. L’école Estienne est à deux pas. Forte de son histoire, forte de la présence mémorielle de Pierre. 

 

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