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L’œil de Pierre Mabille à la galerie Fournier

06 mars 2018

La peinture profonde et subtile de Pierre Mabille dit d’une voix discrètement raisonnée un plaisir de peindre partagé avec la spontanéité heureuse de Pierre Bonnard.

Pierre Mabille, peintre, dessinateur et poète compose depuis des années des tableaux répétant une silhouette simple faisant signe. Cette forme toujours initiale est composée de deux traits courbes de longueur égale, disposés en miroir pour se croiser et dessiner allusivement une silhouette d’œil en amande. A chaque nouvelle exposition, et contextuellement pour cette nouvelle présentation à la galerie Fournier, l’œil, mobile et plastique, découpe en miroir ses « paysages de la vue » en jouant avec leurs horizons colorés.

 

Lors d’une précédente présentation dans la même galerie, Pierre Mabille, malicieux,  s’est, permis de proposer qu’on y décèle la figure historique d’une mandorle, le détail d’une plante et sa feuille, un regard de chat vs toute apparence fortuite qui par analogie ou parodie, se prête au jeu des rapprochements.

Cette fois, les tableaux toujours rectangulaires se déclinent seuls ou en réunions. Par rapprochements encore, ils induisent parfois les perspectives d’une étendue d’eau parcourue de reflets et captée sous un soleil esthétique, d’autres fois une frise décorative.

Les couleurs, teintes et nuances mobilisées, pullulent et incitent à cligner des yeux. L’artiste évoque des voyages, des rencontres artistiques amoureuses, mémorielles aussi. Il dialogue avec Claude Monet, Henri Matisse, Pierre Bonnard, les fait dialoguer dans des proximités réelles et cependant discutables entre touche directe et accords de couleurs, dialectiques entre impression fugace et construction méthodique, relevé ponctuel et architecture raisonnée, surprenante et calculée, multidirectionnelle, toujours ultra sensible à ce que la couleur peut dire. Le regard que son usage de l’œil symbolise se laisse le plus souvent guider par la lumière, laquelle est subtile par ses reflets en nuances, poétique par ses voiles rasants, lumière teintée dont on comprend avec Bonnard, justement, qu’elle peut aussi être  joyeusement intérieure.

Parfois limité à un dessin ou traité comme une surface pouvant être vide ou pleine, l’œil, tantôt seul ou démultiplié à l’infini, fugace ou perplexe, assuré ou mémoriel, en même temps toujours frontal et allusivement ouvert, s’impose conceptuellement comme index. Comme un personnage fictif, l’artiste l’embarque dans des jeux de rôles, y voit un acteur peaufinant sans cesse son rôle de composition. Simultanément, conçu comme une esquisse ou une proposition de distance l’artiste le fait alors tantôt surgir à l’occasion d’une découpe surprise ou le fait agir comme une pure apparition émergée d’un changement chromatique imprévu.

Les tableaux et les dessins se suivent sans que le travail de l’artiste s’épuise, occupé qu’il est de questionner sans fausse simplicité mais opiniâtrement ce que peindre engage. Il s’efforce de présumer pour mieux concevoir, creuser pour plus approfondir, interpeller pour davantage faire dialoguer, déranger sa pratique et l’exposer à ses incertitudes. On le sent revenir sur des premiers pas, ouvrir l’œil (précisément) sur ses référents quand ils figent. Les toiles et les dessins s’accumulent, se revisitant constamment ; le peintre, on le sent, les dispute, cherche la décision qui indique que peindre reste un enjeu. Quand un succès est accidentel, reste l’œil.

Seuls ou à plusieurs, les tableaux exercent depuis les cimaises une fascination pour les jeux imprévus entre présence et absence. Fluide entre les formes vides et/ou ou pleines, le regard, réduit à sa matrice en amande, tantôt là, tantôt purement subliminal est une présence virtuelle, parfois fictive. Dessiné comme Matisse découpait dans la couleur, il est placé dans les compositions pour que ces dernières brillent d’une irrégularité ondulante. Avec chaque rectangle de toile, tout devient à la fois visible et invisible, seulement distinct par nuances. Les lignes mutent en vagues, divaguent de pleins en vides, les silhouettes flottent, cocasses et joueuses au milieu des couleurs.

« Il n’y a strictement rien » dit d’une réaction hostile un amateur d’art à Franz Kline lors du vernissage d’une exposition de Barnett Newman en 1990. En l’invitant à être sensible à la finesse des incidences de la coloration sur la perception des formes dans l’espace par Newman, la réponse pleine de lucidité et d’ironie de Kline fut cinglante. Il est dans cette perspective aussi vrai que la peinture de Pierre Mabille assume d’être en apparence facile. Rien n’empêche en effet chacune de ses compositions de paraître plate. Et pourtant, à bien des égards, l’œil indiciel et la métaphore d’un regard symbolique aidant, elles sont par ailleurs dans une relative troisième dimension. Voire une quatrième si le temps de cette perception peut (et devrait) pouvoir être reconnue au travail subtil du peintre.

Sur chaque toile seule ou dépendante, les motifs sont donc composés avec leur subjectile. Même si on s’attarde à vouloir les dissocier, faire que l’un exclut symboliquement l’autre, qu’un motif s’isole, le mélange reste et chaque solution forme une fusion originale. Aussi subtilement, avec l’usage répété au hasard des silhouettes de son module, Pierre Mabille raréfie au détour la fonction théorique de son travail. Il la rend rare du fait même de confronter les silhouettes en regard à l’inutilité légitime du décoratif. Il s’agit d’un point de vue assumé sur le pattern et l’ordre réputé guider des accords purement visuels. Me reste et résonne en moi sa fascination troublante pour certains courants fonctionnalistes du travail pictural des années 70, fascination qui, chez Pierre Mabille, dit un plaisir de peindre en profondeur avec une voix théorique à mon sens mieux critique parce justement partagée avec la spontanéité naturelle et heureuse de Pierre Bonnard.

Parlons in fine de musique, parlons jazz. L’humour et l’humanité actionnent, je le pense, cette peinture aussi très musicale. Comme dans le free jazz, ou, dans une autre mesure, avec la musique répétitive de Phillip Glass, l’accident, le hasard des déphasages créatifs, les interventions impromptues y tiennent source d’inspiration et justes accords à mesure des vagabondages ponctuels. Et tout fait forme. Et tout s’irise d’harmonies chromatiques. Et rien ne se fige. Pièce simplement musicale ou fugue, symphonie ou composition acoustique, chaque peinture raconte ses résonnances. L’œil, quelle que soit son ouverture, en amande ou de face, contemplative comme un regard méditatif, entend plus que des points de vue, il se balade en cheminant. 

Cécile Hadj-Hassan et Félix Rodriguez-Sol s’exposent et gagnent. Genieve Figgis « Wish you were here », Jean-Baptiste Bernardet, « Hors saison », galerie Almine Rech