ZeMonBlog

Cécile Hadj-Hassan et Félix Rodriguez-Sol s’exposent et gagnent.

07 mars 2018

La créativité de deux indéniables sincérités qui boustent les pratiques dans le sens d’une autonomie de l’idée d’art et de ses suites.

Située dans le 13e  rue Jean Sébastien Bach, la galerie est animée par l’association bien nommée Openbach*. Le local étroit et tout en longueur semble peu propice à la présentation d’œuvres d’art actuel. Est ce pour démentir par principe cette difficulté que Cécile Hadj-Hassan et Félix Rodriguez-Sol ont ensemble fait le pari d’y présenter ­­— avec talent — un échantillon de leurs recherches artistiques ? Le vernissage de la manifestation : Ce qu’on a sous les yeux se rend invisible, dont la durée n’est malheureusement que de quatre jours a eu lieu ce mercredi 8 mars. C’est peu dire qu’il faut y aller voir, car même si certaines œuvres sont « jeunes », le pari est dans son ensemble bien relevé.

Tous les deux travaillent sur le thème de la mémoire, espace d’errances même autant que d’impossibles voyages. Félix Rodriguez-Sol présente trois œuvres, une installation intitulée « Aux pieds d’argiles » et de grands dessins en noir et blanc intitulés « Les vies immobiles » et une œuvre « Dos » à oublier. L’installation « Aux pieds d’argiles » est constituée par la dispersion sur le sol de pieds nus (d’enfant ?) moulés dans du caoutchouc couleur chair. Légèrement usés et laissés creux dans leur peau fragile, ils sont chacun en partie remplis de chutes de papiers. Et de cette modeste expression semble resurgir un/des cheminements intimes. Difficile de réaliser une installation aussi suggestive et aussi impressionnante de poésie sur la mémoire humaine avec moyens aussi simples. C’est très  beau et surprenant d’ouvertures fictionnelles.

Réalisés sur papier à partir de photographies décalquées à l’ammoniac, les dessins sourdent de mondes en apparence effacés. D’autres dessins de même format dessinés énergiquement livrent le même message de vie oubliée. Très esthétisante mais somptueusement utilisée dans les années 70 sur des voiles de nylon par Rauchenberg (Hoatfrost series), les possibilités expressives de la technique du report à l’aide de solvants ne sont pas amoindries par Félix Rodriguez-Sol qui en tire de son coté des dessins d’un graphisme de palimpseste. Maitrisant parfaitement le procédé, il parvient à donner dans ses dessins l’impression qu’ils sont des sortes de notes visuelles pour un décor de théâtre ou d’opéra imaginaire. Le grain et la finesse des images, notamment dans les manières de faire vibrer la surface des feuilles se métaphorisent presque naturellement en paraissant la peau et la chair d’une comédie humaine.

L’art de Cécile Hadj-Hassan chemine entre sculpture, installation et performance, photographie et vidéo. Pour questionner le thème de la mémoire, elle nourrit son travail de paysages et de formes réelles et imaginées, arpente librement l’histoire partielle ou marquée de souvenirs qu’on devine personnels. Alors pas de valeurs esthétiques plastiquement préétablies, quand une œuvre est présentée, c’est encore de recherche qu’il s’agit. Mais elle est artiste, et elle sait pouvoir faire dériver ses pratiques, voir les construire dans la dérive même… Alors les limites tombent : l’œuvre intitulée « Mémo » peut à la fois être une suite de montages photographiques où les sujets s’entremêlent et en même temps être sur les murs de la galerie une installation subtile, invitant à recomposer en rêve une demeure ou bâtir un mur de mémoire. Ce peut être ce film intitulé « Filer » dans lequel elle se met en scène parcourant et filant un bâton de laine blanc dans un paysage enneigé. Ce peut encore supposer une autre fiction tournée en vidéo où dans une forêt elle se filme courant dans une forêt pour tenter d’échapper à un traqueur imaginaire, et ça s’appelle « Traque »… Ce peut-être ce fil d’ariane qui, après une précédente exposition où Cécile Hadj-Hassan s’était faite remarquer par une sculpture-installation d’un intimisme magnifique et formellement paradoxal (intitulée : Grégaire). J’avais l’intuition que potentiellement, son attirance pour les fictions pouvait se clarifier dans la création cinématographique.

Je l’ai dit, toutes les œuvres présentées ne sont pas aussi abouties chez les deux artistes. Et c’est banal. Reste la créativité de deux sincérités indéniables qui boustent les pratiques dans le sens d’une autonomie de l’idée d’art et de ses suites. Reste à voir cette exposition d’abord pour ses réussites et, pour mémoire, justement, ses promesses.

 

* Openbach, 12 rue Jean Sébastien Bach, 75013. Métro Nationale.

« Uccello, Uccellacci & the birds » conçu, mis en scène et en partie interprété par Jean Luc Verna L’œil de Pierre Mabille à la galerie Fournier