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Marion Charlet imagine ses tableaux d’intérieurs au Patiot Opéra…

06 octobre 2018

Brusquement tout replonge du réel dans le fictif et l’inventé, transformant le tableau en trompe l’œil de sa propre perspective…

Quel est le présent de Marion Charlet ? Sait-elle seulement où elle se trouve quand, rattrapée par le besoin de peindre, elle choisit de supposer le plan par principe frontal de sa toile transformable en objet virtuel, sinon à définir ?

Marion Charlet élabore des images d’intérieurs de maisons composées de serres, de vérandas, de piscines intérieures, d’escaliers saisis en vue plongeante, de verrières et de portes vitrées, de balustrades transparentes, de sols carrelés ou mosaïqués…le tout en « un certain ordre assemblés ». Les espaces à la fois limités et transparents entremêlent l’intime et l’extérieur d’architectures complexes et de paysages luxuriants aux accents constamment paradisiaques. On ne perçoit pas de personnage mais plutôt une invitation symbolique à entrer ou séjourner dans chaque tableau comme on s’isolerait sur une île ou dans un lieu métaphoriquement coupé du monde. La question se pose par ailleurs de savoir si l’artiste ne revisite pas à sa manière le thème du jardin d’Eden ou si, par métonymie, ce n’est pas un rêve d’atelier et le bonheur de s’y couper du monde qui lui suggèrent ses images…

Chaque œuvre et l’espace d’exposition résultent d’une composition constamment imaginaire dont l’objet paraît vouloir défier le réel. Marion Charlet ne peint pas des lieux existants mais des lieux fantasmatiques, transparents ou ouverts par une porte ; les murs que limitent chaque lieu font présumer des espaces sans dehors ni dedans, rendus presque immatériels. Par ailleurs, chaque vision s’organise simultanément à partir de plusieurs angles de vue ou d’un angles de vue si rapprochés du spectateur que les formes subissent une anamorphose. La confrontation, bien qu’amplement favorable à la conception très élaborée des images, engage ainsi une réflexion sur l’art de peindre aussi bien à-travers des transformations optiques que comme détails et extraits, en tant que vues exceptionnelles et surprenantes. On se sent alors aspiré par les environnements décrits ou saisis de vertige en descendant des escaliers peints, comme Vélasquez a opportunément scénarisé l’avant scène des Ménines pour mieux viser un trompe l’œil du cadre visuel de son œuvre. Marion Charlet bâtit en écho rigoureusement ses images, les lignes de perspectives incluent ou prolongent intellectuellement les arêtes des murs à l’ensemble des espaces de la pièce d’exposition. Tout concourt à ouvrir également les œuvres et leur format au monde environnant, et il devient impensable de les considérer autrement que comme un oxymore figuratif. Grande ou de format réduit, chaque peinture incarne par reflet une fenêtre poétique qui intègre l’extérieur en gravant dans l’esprit des épures inspirées des leçons de la Renaissance. Des œuvres comme Inner-space, la série Gateways, Countdown, ou Cicérone II s’ordonnent autour de vues en plongée, de sols carrelés ou mosaïqués et de plans successifs qui rappellent et combinent les vues en géométral de Philippo Brunelleschi avec les perspectives dépravées décrites par Jurgis Baltrusaïtis.

Le style de Marion Charlet est lisse, sans marque de pinceau, en s’appuyant sur des colorations d’apparences. Chaque composition a été d’abord soigneusement étudiée d’après photo sur écran (un autre espace virtuel et à sa manière également lisse) de sorte qu’un tableau validé est à la fois une copie, une reprise transformée par la peinture et surtout un montage manifeste. Partant, on comprend qu’à cette suite ne peuvent convenir que des procédés visuels spectaculaires, confirmant par avance le caractère fabriqué et illusionniste des images. Pareil pour le traitement des parties éclairées ou créées dans l’ombre ; rien n’est réel, tout semble appartenir à un mirage ou produit dans des nimbes. Dire que tout est flottant serait impropre, mais on peut avancer que rien ne semble rechercher le sol comme unique socle.

Marion Charlet peint comme on rêve de peindre, indépendamment des contingences, immergée dans le travail de création picturale. Des œuvres de petit format récentes intriguent par leur exotisme amplifié. Et brusquement tout replonge du fictif vers l’inventé, faisant du tableau le trompe l’œil de sa propre perspective. L’atelier exhale la liberté recherchée : autant que possible, peindre sans penser à d’autre monde que celui de l’œuvre à faire, du travail en cours. Seule concession à l’actualité peut-être, éventuellement l’insérer comme une hypothèse du réel par quelque artifice technique et visuel, quelque imaginaire authentique. Mais tout est question d’art visuel.

Paul Armand Gette Galerie Incognito Artclub. Jacqueline Dauriac elle-même à la galerie Isabelle Gounod, ou la Lumière « pluto bien ».