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Tour des galeries quartier Beaubourg mais pas que…

02/03/2019

Points de vue en passant d'une galerie à l'autre…

La Galerie Nicolas Silin expose John Batho. On ne dira jamais assez que photographe autant de plasticien de qualité, Batho pratique avec art et fantaisie une créativité juvénile. L’expo intuitivement titrée « Déchirements » joue des images auxquelles le terme peut faire songer avec une sagacité toute en finesse. Les œuvres, faussement abstraites ou ironiquement suggestives de lieu ou de circonstances sont composées de papiers déchirés « en un certain ordre assemblés ». L’artiste joue facétieusement de l’ingénuité des compositions trouvées, voire de leurs apparences artistiques pour procéder à une prise de vue photographique des résultats en s’amusant des codes du système. Le direct et l’improvisé, le flou et le dessiné, le négatif et le positif, l’hors cadre et le contenu, rien n’est laissé vide de sens… A l’exemple de photogrammes ici « trafiqués » chaque œuvre parodie avec ironie des peintures non figuratives, des instantanés mis en scène… Des morceaux de feuilles colorées ou non forment allusivement des tas de papier et disparaissent dans des confusions de surfaces teintées. Provoquées arbitrairement et « en toute innocence », les créations de John Batho, activateur malin et imprévisible de regards modernes ouvrent une fois de plus le pictorialisme sur un questionnement de son aura.

Maryan et Germaine Richier chez Christophe Gaillard. La confrontation sur la simple base de l’expressionisme paraît forcée. L’humour dévastateur des œuvres de Maryan, ses visions toujours caricaturales et dérisoires de la figure humaine sous-tendues par les traces indélébiles d’un passé effroyable collent mal avec la quête ontologique jusqu’à l’épure de la sculpture de Germaine Richier. Qui plus est, une citation mise en exergue de Jean Genet sur l’art de Giacometti laisse difficilement entrevoir un lien esthétique approfondi entre les démarches des deux artistes. Reste le bonheur absolu de revoir quelques exemples de deux pratiques artistiques sans filet et pour cette raison avec quelques autres exemplaires (Dmitrienko, Bram van Velde, Asse, Tal Coat…).

"Dionysos et les autres" dans la seconde galerie Christophe Gaillard. Cette autre exposition au thème revigorant permet de voir des pratiques dont les auteurs ne se cachent pas d’en jouir. Je retiens pour ma part les céramiques et les peintures poétiques, définitivement drôles, fantasques et exubérantes de Marlène Moquet. J’ai songé à leur sujet à Bernard Palissy (en bien bien plus beau.) Ai-je tort ? Les autres œuvres exposées me semblent manquer de justesse formelle. Benjamin Bruneau m’intéresse cependant pour la cocasserie de ses montages imagiers.

 

Galerie PCP, 8 rue Saint-Claude. Tableau ou sculpture, ça part joyeusement sans cadre et dans tous les sens. Les bricolages techniques et esthétiquement burlesques de Laurence Owen laissent peu de place au doute que l’artiste s’amuse à créer sérieusement. Conçue à la fois comme un bas reliefs et une peinture sur toile, chaque œuvre imaginée comme un mélange d’extraits historiques et artistiques issus d’on ne sait où s’appuie sur une plasticité cocasse faite de bric et de broc. Accrochés ou surgissant du mur, les tableaux-sculptures surprenants de liberté formelle présentent des excroissances aux silhouettes préhistoriques, se creusent ou montrent des découpes ininterprétables, se décomposent en décalages et transparences architecturales, se tordent, ondulent ou se contorsionnent en donnant l’impression d’être des jardins rêvés ou des surprises souterraines. Sans être cependant radicalement nouveau, ce travail dynamique affiche sans complexe les libertés conceptuelles de son auteure.

 

Clémence Van Hutten chez Polaris. L’artiste expose des sculptures intitulées « Succulentes », du nom que portent des plantes grasses à suc. Les formes ne sont pas pour autant descriptives ou même apparemment analogiques, certaines paraissent d’ailleurs anthropomorphiques. Leur prestance esthétique de création fantasque donne une aura d’œuvre générale in process à ce travail savamment bricolé pour paraître aussi spontané qu’inachevé en étant fait d’assemblages de pièces de maçonnerie et de toutes sortes de produits bruts. A travers son installation proche de l’in situ, l’exposition en forme d’allée plantée élargie chaque œuvre d’un supplément d’expression lyrique.

 

Odonchimeg Davaadorj, galerie Backlash. Originaire de Mongolie, l’artiste s’inspire de ses racines et ses proximités rêvées avec son univers éloigné. Les œuvres, des évocations et des personnages délicatement dessinés et peints en lavis ou découpés avec un soin de miniaturiste traduisent un monde personnel et intimiste. Fortement illustratives et en même temps d’une plasticité toujours ouverte, l’exposition se déploie à travers des installations et des séries sur des thèmes de voyages intérieurs. Le plus frappant est le vocabulaire plastique employé. Le dessin, limité à des figurations graphiques ou picturales sur papier s’appuie sur des expressions naturelles mais symboliques, comme ces fils rouges sensés relier tout ou partie des éléments entrant dans les compositions ou destinés à initier des mappemondes individuelles… L’ensemble puissamment poétique qui peut donner parfois l’impression de se répéter, évolue sur des crêtes esthétiques.

 

Galerie Gounod, « Les parciels » d’Audrey Matt Aubert. Des peintures sur toiles de grandes dimensions présentent pour les unes les silhouettes en effigie de motifs architecturaux indiquant des palais ou des temples iconiques et pour d’autres, des ciels faits de taches informes pouvant renvoyer à quelque étude des Nymphéas par Claude Monet. Réduites à des évocations formelles peintes de façon quasi monochrome et presque rétiniennes, les peintures d’Audrey Matt Aubert semblent creuser l’identité visuelle de leurs sujets en retournant l’attention du spectateur vers le souvenir d’une chose partiellement vue ou disparaissant de la mémoire. Ses manières de soulignement de parties sélectives des bâtisses par des traits réalisés avec du ruban adhésif rappellent un travail d’esquisse crayonnée/ effacée/corrigée où le gommage fait date. En même temps, chaque motif bien circonscrit dans le rectangle du support met en abîme la monumentalité plastique naturelle des toiles. L’artiste, en massifiant son style et en s’appuyant sur une esthétique ensembliste du tableau, semble peindre en sculptant virtuellement. Quelque aporie des abstraits lyriques américains s’activant simultanément dans plusieurs directions artistiques apparemment étrangères mais concomitantes remonte. A suivre…

 

Galerie Templon. Jitish Kalat. L’exposition s’intitule « Phase transition ». Une autre proposition de thème est donnée en complément : « Dialogue avec le cosmos ». L’ensemble se ramène à un séduisant travail de composition cartographique et de collages documentaires, qui se réduit esthétiquement à des mélanges de très grandes tailles d’images d’expression documentaires ou scientifiques dessinées. C’est tout la fois précieux et habile, artistiquement décoratif, extrêmement bien réalisé, proprement présenté. Et sans intérêt.

Seconde exposition chez Templon, rue Beaubourg. Daniel Dezeuze « Sous un certain angle ». C’est une véritable rétrospective, des productions caractérisées de l’époque Support-Surface aux options actuelles, formellement moins radicales et militantes culturellement et surtout plus esthétisantes. La sécheresse sinon la pauvreté visuelle assumée et purement documentaire des démarches d’antan laisse aujourd’hui la place à une pratique artistique qui ne se dissimule pas d’avoir cherché à être une sorte de poïésie tactile. Si en conséquence certaines œuvres brillent d’un passé en rien dépassé, d’autres plus actuelles et d’un style plus agréable n'envoient que des reflets passablement dépolis.

 

Galerie Nathalie Obadia. « Là bas…Toi » par Carole Benzaken. Les œuvres combinées de plasticités photographiques et picturales évoquent des paysages perçus depuis un train lancé à pleine vitesse. Les tableaux semblent saisir cette impression rétinienne dans ses fractions de temps. L’apparence impressionniste et un rappel insistant de propositions visuelles décodées de Monet et de photographes pétris de pictorialisme, est partout : d’abord à travers l’évanescence qui enveloppe pêle-mêle et massifie le regard, le sujet et son expression picturale. Puis, filtrés et traduits en touches par l’artiste, il y a les scintillations des formes et le papillonnement des surfaces, le pétillement des sujets dispersé et décomposé, la désintégration optique et le rendu parfois pointilliste des sujets. Les supports calqués sur l’apparence d’une vitre et l’enregistrement allusivement mécanique des motifs peuvent aussi faire passer cette production pour des photogrammes. De sorte qu’au-delà d’un spectacle déjà naturellement plastique et sa transcription quasi analogique, on se demande où une recherche et une expression approfondies s’annoncent. C’est merveilleux que Claude Monet ou Alfred Stieglitz fascinent, mais pourquoi donc mimer à ce point le premier ?

 

Nicolas Guiet, Galerie Fournier. La présentation indique « le travail de l’artiste se joue dans les ambiguïtés des situations. » J’évoquerais plutôt l’ironie d’une présentation dont les objets artistiques tels qu’ils sont façonnés à travers des codes esthétiques d’objets décoratifs et de design semblent devoir fonctionner par retournement humoristique de leurs codes. Comment, en effet, qualifier des reliefs ni abstraits ni figuratifs ou que leur forme déroute, qui sont des sculptures ou des peintures, des bas reliefs ou des installations, des choses énigmatiques et qui paraissent des extraits perdus de produits devenus indéfinissables ? Incontestablement réels du fait qu’ils sont construits et perturbants parce qu’ils ne renvoient à aucune catégorie dans le champ artistique, les objets et les installations en volume lisses, colorés et d’esprit industriel ou vaguement design de Nicolas Guiet suscitent davantage une adhésion durable d’humour et de connivence qu’une reconnaissance spectaculaire d’intérêt. Sans doute est-ce d’ailleurs pour cela qu’il crypte avec facétie l’intitulé de ses créations par des suites hasardeuses de lettres au lieu de les nommer lisiblement. Il s’ensuit que chaque silhouette suggère un effort subjectif de réception plutôt réjouissant, pour ne pas dire « déjanté ». Je ne peux en ce sens qu’être réservé par la neutralité processuelle de nombre d’œuvres supposées ambitieuses mais banalement alignées sur les cimaises comme une suite de tableaux ordinaires. Cet accrochage conventionnel annule un mouvement créatif qu’à l’inverse, les scénarisations in situ d’autres œuvres valorisent avec énergie. 

Preuves d'Amours… Olivier Masmonteil perdu dans la nature à la Galerie Thomas Bernard