ZeMonBlog

Alex Katz danse de loin à la galerie Thaddaeus Ropac

06/27/2019

Les personnages représentés dansant sont rejoints par la précarité de leurs images peintes d’un style délicat sans être feint…

Alex Katz s’intéresse au mouvement de la danse. Les images qu’il tire de cette fréquentation semblent n’en garder que les signes symboliques de directions dans l’espace. Plus sûrement peut-être, faute de tout embrasser en une fois, son regard affecte ne sélectionner ou ne s’attarder que sur un détail du corps en mouvement, la vue partielle ou coupée d’un enchaînement, l’abstraction convenue d’une posture renvoyant à un bougé. De sorte qu’avant de vouloir les regarder longuement, je retiens de ses tableaux qu’avant de traduire ou transcrire un quelconque enchaînement de mouvements, ils renvoient à des vues partielles dont le cadrage schématique vs la construction serrée d’un point de vue unique, sert de seuil.

Alex Katz peint de manière simpliste pour que l’attention se déplace hors de son apparence. Il y a en cela un réel paradoxe de contempler des peintures dont la fabrication paraît à ce point faire oublier qu’il s’agit de peintures intellectuellement conçues. Car il faut voir dans chaque toile du peintre la silhouette toujours particulière de son format, les détails des corps dansants tantôt présentés en très gros plans, tantôt structurés en vagues séquences, et les effets de retraits de ces mêmes figures avec leurs silhouettes projetées au-delà des bords du tableau ; tout cela dénote des approches formelles à la fois mesurées et sensibles. Il faut suivre leur dessin volontairement basique et réducteur, fait pour être un code seulement iconique par son emplacement ou par sa silhouette convenue et banalisée à l’extrême. Il faut encore relever les choix du peintre de travailler par aplat, avec des colorations primaires plutôt qu’avec des couleurs variées, en se limitant d’avantage à l’anonymat foncier d’interprétations purement graphiques de ses modèles qu’à celles d’individualités marquées.

La peinture fondamentalement stylisée d’Alex Katz n’évite pas une ironie de l’artiste vis à vis du dessin et la peinture. Je suis porté à l’admettre quand j‘observe que depuis longtemps ses figures sont à ce propos épurées jusqu’au non sens, qu’à cause d‘un travail esthétique de décontextualisation forcené, leur incarnation paraît plus allusive ou virtuelle qu’avérée. Je le suis encore compte tenu qu’en grande partie, l’imaginaire des artistes liés au Pop Art y a largement puisé en multipliant les manières décalées de rendre compte du spectacle du monde contemporain, jusqu’à rendre les œuvres parfois égales et sans concurrence avec l’univers qu’elles reflètent. J‘y songe toujours en m’interrogeant sur le fait que nombre de ces artistes se sont focalisés sur le genre de la figure humaine contre celui, plus exceptionnel, du paysage ; je m’y rapporte toujours, partant de cette impression durable que les couleurs sont régulièrement utilisées sans nuance, avec le minimum d’impression et au plus fort de conventions visuelles ou de codes purement consuméristes mondialisés… Peut-on encore imaginer l’artiste se référer au vrai quand les corps qu’il représente apparaissent aussi déréalisés d’un point de vue iconique ? Ces vides ou ces pleins se combinent t’ils par ailleurs pour exprimer quelque chose de la danse ou l’équilibre d’une composition seulement plastique ? (à distance, je songe à certain mécanisme d’inversion ou de combinaison visuelles de Matisse ou Picasso, voire l’inintérêt ironique des titres « descriptifs » de certaines de leurs œuvres.) Car c’est un mystère que de voir le réel réduit à autant d’enveloppes apparemment vides et autant de reflets sans consistance, réduit à autant de formes dont le contenu semble aussi approximatif que généraliste, ou par pure pragmatisme artistique, transformé en champs d’expérience analogique. Peindre ou créer demeurant un travail de recherche, de quel(s) sens Alex Katz remplit-il la création de son travail et ses œuvres ?

Les œuvres récentes exposées chez Thaddaeus Ropac montrent un artiste aimant les images troublantes et pauvres en détails, un créateur capable de récuser un modèle pour mieux valoriser un thème et isoler une vision extérieure devenue son principal horizon pictural,  et y suggérer en passant l’autonomie de la peinture en sus de l’artiste. Ses œuvres imposent l’attention par le vide qui les peuple et une suspicion d’absence relative du peintre dont la subjectivité interprétative apparaît en même temps dans toutes ses forces. Les personnages représentés dansant sont rejoints par la précarité de leurs images devenues neutres, souvent délicates sans jamais être artistiquement feintes. Chaque peinture semble un champ visuel où, pendant un instant vite oublié, un mirage passe. Mais poétique.

Deux expositions et diverses questions remarquables sur l’art et les hommes Bernard Frize zigzague et joue à peindre au centre Pompidou