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Deux expositions et diverses questions remarquables sur l’art et les hommes

07/06/2019

« Le modèle noir »1 et « La préhistoire, une énigme moderne »2 : retours sur deux expositions et diverses questions sur l’art et les hommes.

Enfin ! Deux expositions différentes et sans rapport l’une avec l’autre, la première au Musée d’Orsay, l’autre au Centre Pompidou, mais deux expositions spécifiques quand même, posent la question d’un manque historique et se proposent de le questionner. La première s’intitule « Le modèle noir » dans l’art et prosaïquement la sculpture depuis le milieu du XIXe, l’autre s’engage sur la relation complexe de la création artistique et la préhistoire, relation où elle voit « Une énigme moderne ».

 

Faut-il rapprocher les deux thématiques en partant d’un côté de l’opportunité historique qui verrait le vieux monde actuel réfléchir à un temps de son humanité, et de l’autre inviter à creuser le sens et l’itinéraire de sources aussi anciennes que réelles, voire « encore futures »?

 

Les deux expositions dont l’intelligence du propos ne saurait être discutée permettent de toucher de près des questions éthiques et esthétiques, voire de les confondre par une créativité foisonnante et souvent surprenante. Les deux programmations permettent de voir des œuvres inattendues, parfois somptueuses dans un contexte d’ouverture sensible et raisonnée. Les appareils critiques des catalogues (par ailleurs malheureusement très mal imprimés) s’avèrent en même temps des outils culturels qui dépassent largement l’archivage documentaire.

 

Je vois la superbe et indispensable exposition du Musée d’Orsay comme une réponse historique subliminale aux divers racistes, identitaires et anti immigrations. Là où, il s’agit de leur intolérance, d’ignorance, de méchanceté et de conservatismes, l’exposition réplique avec des données historiques d’ordre sociétal, institutionnel et culturel indiscutables. Certains faits sont aujourd’hui évidemment dépassés et prescrits, quelques autres malheureusement perdurent et restent aussi condamnables aujourd’hui qu’hier. En marge, l’exposition montre des positionnements artistiques pour beaucoup éminemment courageux. Par-delà les codes et diverses habitudes aujourd’hui impensables, des artistes ont tenu à montrer une empathie sans faille en représentant « leurs modèles noirs » avec l’indéniable humanité d’une égalité républicaine sans faiblesse. Il faut voir avec quel talent Delacroix aussi bien que Chassériaux, Manet et Géricault ont tenu à accrocher les regards de leurs modèles noirs, en dépassant leurs éblouissantes techniques d’artistes reconnus pour témoigner ici leur compassion, là l’unique respect de cet autre et lui-même que Jean Paul Sartre initie en disant « Qu’il est "Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui".

En s’appuyant  sur l’exemplarité des habitudes du milieu XIXe jusqu’au premier tiers du XXe siècle, cette exposition, plus qu’admirable par son opportunité, permet la mise au jour d’un refoulé. Elle rétablit surtout une vérité et des réalités, nomme d’éventuels héros, amplifie l’intelligence ou les doutes de témoins engagés qui ont aussi pu être des artistes.

 

L’exposition qui se déroule à Beaubourg à propos de liens avérés ou rêvés entre la préhistoire et les artistes modernes reflète la même urgence scientifique que celle heureusement intitulée « Le modèle noir ». Il s’agit de rouvrir un dossier resté pendant et parfois faussement oublié pour démonter les questionnements. L’objet du « préhistorique » dans l’art moderne a diversement été documenté et devenait banal, il fallait le reprendre pour le redéployer à mesure que des artistes actuels continuent de s’interroger sur certaines strates de leur imagination formelle ou leur passion pour des techniques ou des visions primaires. Intelligemment découpées par thèmes conceptuels et par rapprochements à partir d’effets du paysage aux préjugés de traces et d’emprunts esthétiques, les œuvres retenues visent des épaisseurs et un mystère de fonds chaque fois plus flous ou opaques que translucides. Toute l’expo semble d’ailleurs conçue comme un énorme nuage métaphysique imaginaire, rebondi et cotonneux au milieu duquel, comme si nous le traversions, des trous laissaient entrevoir des situations purement esthétiques, à la fois anhistoriques et flottantes. Picasso paraît penser Lespugne et Altamira avec des traces et des incisions, Cézanne est présenté cherchant un mur où laisser « traîner » sa pensée, Dubuffet semble se déployer dans Chauvet, Max Ernst ou De Chirico sont imaginés reconstituant par relevé des vestiges mémoriels… On cherche un chemin originel au modernisme, le socle ou l’assise énigmatiques de pratiques aux confins des premiers gestes d’expression, mais tout s’aventure entre très ancien et tout juste actuel, baigne dans un lac absorbant sans se rider la moindre pierre jetée au fond ou lancée pour initier des ricochets. Partant, les temps se renversent, la moindre production datée du paléolithique est authentifiée à l’aune d’une pratique avant-gardiste, une figure sculptée n’a plus d’âge ; en étant un fait, un dessin n’est plus seulement technique en devenant programmatique. Il n’y a plus de créateur ou tous les artistes présentés font leur possible pour que l’art et l’homme continuent et renaissent en même temps. En initiant son art seul ou séparément à partir d’inestimables interprétations personnelles, chaque artiste, d’hier ou d’aujourd’hui, réfère librement ses signes.

 

L’exposition se propose ainsi autant comme un parcours pédagogique qu’en tant que divagation philosophique. Les œuvres, regroupées par thème de réflexion forcent à interroger leur articité. Chaque artiste et surtout chaque démarche est en ce sens exemplairement sensible. Giacometti et Picasso apparaissent évidemment comme des bornes, Richard Long et Giuseppe Penone tout aussi visibles réhabilitent à leur manière une iconophilie pourtant datée. Où qu’on soit dans l’exposition, l’image du passé se confond avec des moments d’artistes imaginés comme des cheminements conceptuels (auto)personnalisés. Et donc stupeur et sidération devant des origines volontairement mêlées, des confusions organisées comme des démarches. Il faut qu’à chaque occasion et dans les tous les sens de l’œuvre, l’unité du fond, de la forme et d’une vision esquissée, leur interprétation vaille art universellement sans conteste.

1/Musée d’Orsay. 2/Centre Pompidou

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