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« From Life », une installation fascinante de Christine Borland à Annecy

07/28/2019

« From Life ». Le dispositif visuel fascinant de simplicité et de force d’expression de Christine Borland fait du château d’Annecy un voyage en art contemporain proprement inoubliable.

Le château d’Annecy est à un site à visiter. En plus d’être une architecture médiévale et Renaissance très belle, c’est un conservatoire régional digne d’intérêt et un lieu d’exposition d’art contemporain qui mérite sa visite. Dès l’entrée, l’œil est saisi par la présence d’une pièce sculptée monumentale somptueuse de Daniel Pommereul. La beauté de sa cohérence formelle est poétiquement sidérante. Une intéressante installation d’Emmanuel Saulnier et trois gigantesques tapisseries bien mises en valeur de Fabrice Hyber confirment l’intérêt des lieux. L’impatience ne fait que grandir. La visite prévue des salles dédiées à l’art actuel passe heureusement par la découverte des collections du musée où on peut découvrir un petit tableau malin à souhait de Fragonard. L’artiste qu’on sait capable d’une compétence artistique aussi habile que malicieuse assommerait presque par son agilité créative. Au troisième étage, une suite de salles dédiées aux productions contemporaines ne fait pas retomber l’émotion. La collection subjugue par la qualité des œuvres pour la plupart sous le signe plastique de l’installation. Comme un écho avec la beauté de quelques parties de l’Abbaye de Fontevrault — elle aussi partiellement convertie en espace d’exposition d’art contemporain — dans le château d’Annecy, on atteint avec certaines œuvres des pics esthétiques aussi inoubliables. Sans oublier le drôle de conte visuel imaginé par Philippe Favier, un très esthétique montage de Bernard Moninot ou deux remarquables pièces au sol de Giuseppe Pennone, je veux sobrement limiter ce bref témoignage à l’impressionnant travail présenté par Christine Borland.

La force évocatrice de l’œuvre intitulée « From Life » de Christine Borland sidère. Des plaques de verre blanc sont disposées sur une ligne horizontale tracée au dessus des têtes sur le haut des murs entourant la salle. Apparentées à des étagères, elles sont les supports où l’artiste a dessiné et parfois seulement esquissé des fragments de corps en dispersant une fine poussière de farine. La salle uniquement éclairée par les projecteurs orientés sur les œuvres produit une atmosphère théâtrale et accompagne chaque étagère d’une aura d’enquête mémorielle et d’histoires de fouilles imaginaires. Au dessus et en dessous des étagères, les fragments de corps semblent réapparaître ou disparaitre, stationner et s’estomper comme des feux follets, laissant le vide et le temps alterner entre présence ou absence et transposer toute perspective d’identification en anamorphoses et en fantasmes. Cette salle appartient-elle à un musée scientifique ? Décrit-elle une chapelle expiatoire ? Christine Borland a t-elle pensé réaliser un reliquaire ou nous rappeler son pays d’origine en jouant ironiquement avec une légende écossaise? Sur le mur, des vestiges supposés filent des histoires potentiellement fabuleuses. L’installation mute en récit, je songe un moment au « Nom de la rose » d’Umberto Eco, une nouvelle de Conan Doyle : chaque fois une autre enquête… Je parcours du regard et je tente de saisir comment chaque étagère combine à la fois une pure invention thématique, des silhouettes furtives et un dessin de report souvent improvisé.

La pénombre théâtrale des lieux, la transparence incarnée/désincarnée du verre et l’immatérialité du temps ne sont pas seulement virtualisés, ils sont aussi postés comme des lieux réels où le regard comme la mémoire oublie, stationne ou rêve. Les images semblent conçues comme un squelette idéal du regard, en temps qu’il est permanent et en temps qu’il est passager. Dans l’installation, chaque fragment de corps supposé plaide pour être une relique et la mémoire de son propriétaire défunt. Symboliquement passée, la mort palie l’échange et en même temps l’instruit. Si j’étais enquêteur, je creuserais sous le château.

L’installation de Christine Borland laisse le souvenir d’un dispositif visuel fascinant de simplicité et de force d’expression : il fait du château d’Annecy un voyage en art plastique à lui seul inoubliable.

Hommage et enterrement de Vincent Bioulès au Musée Fabre Au Crous, « Pour une peinture sans image » : une exposition sans consistance.