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Dans les environs du musée Picasso

02/22/2020

Quelques galeries avoisinantes…

Laurie van Melle, Galerie Laure Roynette.

       Laurie van Melle peint des motifs de quadrillages modulaires sur des supports toilés à la silhouette informe. Les œuvres épurées à l’extrême poursuivent l’aventure de l’abstraction géométrique inventée au début du XXe siècle et en partie poursuivie dans les années 70 avec « Support Surface ». Les motifs occupent pour chaque œuvre une zone partielle peinte d’une unique couleur sur un fond uniformément blanc. Leurs supports ont une forme indéterminée. Tout a un aspect géométrique.

       Des irrégularités et des improvisations à la fois paradoxales et aux accents burlesques contredisent cependant la maigreur stylistique des œuvres. Comme un oxymore iconique, aucun tableau ne semble formellement pouvoir échapper à des analogies comparatives ou allusives. Sur certaines œuvres, un décalage entre deux éléments de composition, des parties mal jointes ou l’impression que le motif du quadrillage a été froissé semblent être à l’origine du tableau. Comme si elles étaient des peintures en volume, Laurie van Melle expose par ailleurs des sortes de stèles composées de draps entassés dont les plis en désordre laissent entrevoir par bribes des motifs de quadrillages. Sur leur fond blanc, les peintures par ailleurs présentées sans encadrement engagent un dialogue virtuellement architectural avec l’environnement. On est porté à croire qui si les formats étaient monumentaux, chaque œuvre incarnerait physiquement l’image de son lieu d’exposition.

        Les compositions sans effusion personnelle déclinent une méthode plastique où l’ordre prime. En quoi le motif du quadrillage supposé inspirant, ou son image jugée digne d’interprétation, peuvent-ils troubler un programme de création plastique où la théorie semble partout privilégiée? Quel genre de recomposition expressive peut enrayer une raideur abstraite manifestement risquée ? Et même, qu’en est-il quand la silhouette de la toile « choisie aux dés » paraît agir comme un motif autonome ? On peut estimer que ces questions cruciales sont de la responsabilité du peintre, tenu de juger que l’avancement et l’établissement d’un travail se mesurent à l’aune d’une recherche à la fois scientifique et expressive. Cette production, que ses sources historiques ne trahissent pas, qui est crue comme la plasticité des deux horizons qu’elle disjoint tout en les considérant avec des teintes d’incongruité et d’humour, interroge implicitement l’avenir des ambitions artistiques de son auteure. Avec travers sa manière de réévaluer certains des fondements de la composition plasticienne, Laurie van Melle désire t-elle redessiner l’arc créatif qui permet au créateur-plasticien de concevoir ses prééminences en même temps que l’objet de son art ?

 

John Chamberlain galerie Karsten Greve.

    Des sculptures monumentales sur socle ou saillantes comme des hauts reliefs, colorées/maquillées et clinquantes comme des pièces somptuaires, sortes de bijoux excessifs ou d’architectures baroques. Comme à son habitude, on voit que pour sculpter, l’artiste a mélangé et soudé, compressé ou vrillé, découpé et tordu, expansé ou taillé sans limite des silhouettes de métal à la beauté plastique énigmatique. On voit que de manière fantasque, après avoir récupéré des pièces de voitures dans des garages divers, il les a peintes et repeintes de couleurs clinquantes ou délavées, il les a brossé largement et les a aussi vaporisé de peinture en toute connaissance de cause et d’effet sur ses sculptures pour hybrider leurs volumes, les sublimer en œuvres peintes.

         Chamberlain est définitivement un créateur autonome par son originalité et l’entièreté esthétique de ses œuvres. Dans la même exposition, des photographies du même, foisonnantes aussi de poésie visuelle et de surprises thématiques, de générosité panoramique, d’émerveillement devant les lumières et les reflets nocturnes de n’importe où en ville. On croit retrouver des détails ou peut-être imaginer de nouvelles idées de sculptures… On les regarde, sidéré par la sincérité d’une recherche jamais à court de retournements créatifs.

 

Chez Thaddaeus Ropac, les peintures récentes de David Salle.

          L’humour de David Salle évolue. Il est maintenant plus cynique qu’ironique. Sans rien abolir des sources historiquement pop qui l’inspirent ou des manières postmodernes ou néo-expressionnistes où la critique l’a classé, ses toiles récentes exposées chez Ropac me semblent indiquer un virage acide de son univers pictural. Le peintre, usant de sa liberté de composer ses peintures comme il veut, juxtapose dans n’importe quels sens et n’importe quelles proportions des images prélevées en référent à n’importe quels univers culturels, se mêle de transgressions expressives dans une aura d’engagements personnels ultimes. Toujours de grandes dimensions, la plupart des peintures imbriquent aussi des parties sans cohérence d’exécution. On voit ainsi dans certaines toiles des traces d’esquisses au fusain comme on trouve des silhouettes peintes dans un souci de simplification forgée sur des sortes d’élisions visuelles. L’éparpillement des sources qu’on pouvait jusqu’ici considérer comme son style fait place à des manières de laisser filer l’hétérogénéité des savoirs faire jusqu’à jouer parfois avec l’inconsistance ou l’ignorance technique. De sorte qu’au lieu d’être seulement ironiste et parfois goguenarde, sa pratique vire au cynisme et à la désinvolture d’un professionnel se risquant à passer pour un peintre du dimanche, embarquant avec adresse des effets artistiques empruntés au hasard de ses découvertes d’art. Les œuvres mélangent de cette façon des intentions et des projets sans suite, font « genre » avec des effacements partiels et des remplacements farfelus d’objets visuels sans autres liens spécifiques que des envies de dessiner ou peindre dans un « certain esprit qui fait beau, incongru et captivant ».     Mêlé sans précaution et avec sarcasme à l’essentiel des courants artistiques ayant joué avec la culture populaire, le talent de David Salle mis au service des peintures de cette série le montre évaluant son savoir faire et ses connaissances par l’autodérision.

 

Jordan Wolfson galerie David Zwirmer

        Deux catégories d’œuvres : une installation d’aspect lumino-cinétique où l’artiste ne se cache pas de reproduire jusqu’à l’analogie directe, l’esprit et les formes répétitives des enseignes et néons publicitaires américains ou des compositions visuelles inlassablement reprises des pop artistes. Ambiance Las Vegas garantie pour la première impression, sans la raillerie ou l’humour pour la seconde. La spécificité de ce travail : son dispositif scénographique en forme de « happening » et une production spectaculaire techno numérique intégrant l’holographie. On est bluffé (étonné), on cherche à comprendre comment l’œuvre faite tantôt de lettres tantôt d’images de comics flotte et s’anime sans attache apparente devant et à l’écart d’un mur. Passé l’élucidation technique à l’origine du spectacle : « des micro LED » placés sur les lames de ventilateurs sont programmés pour s’éclairer de manière précise quand ce dernier tourne, donnant l’illusion d’une image holographique (Document d’information de la galerie). Passé l’étonnement naturel et le bluff esthétique (tromperie facile) par la technique : rien!

       Dans une autre salle, des peintures, montées sur panneaux en laiton reprennent des images photographiques d’enfance de l’artiste sans changer les codes du genre. Toujours rien!

Trois belles expos à l’opposé l’une de l’autre dans un périmètre réduit. Les gestes des mains peintes par Le Greco.