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Trois belles expos à l’opposé l’une de l’autre dans un périmètre réduit.

03/01/2020

Des raisons bien différentes d'aller rencontrer, de revoir ou de découvrir le travail artistique de ces trois là…

Art, par Peter Saul à la galerie Almine Rech.

           C’est peu dire que cette peinture est farcie d’ironie, de sarcasme et de dérision ou de cynisme. C’est aussi peu dire que les sujets traités fonctionnent comme autant d’allusions ou de métaphores insolentes empruntées aux comics, à la culture Disney, aux héros grossièrement imagés des BD, de la caricature de presse ou des fanzines. Encore faut-il cerner les divers points où ces extrémités trouvent un appui plastique. Peter Saul peint excessivement, compose excessivement, illustre excessivement, stylise et banalise son dessin excessivement, ne produit rien qui ne passe par l’excès. Il peint un visage, c’est un monstre, il regarde Trump, c’est une grotesque, gesticulante et égotique (pléonasme, traduiront certains)… Qu’ils aient existé ou qu’ils soient inspirés de la culture populaire, ses personnages grimacent comme Jim Carrey fait l’andouille et se transforme tout seul en foire. Qu’il s’attaque à  la violence quotidienne et ça devient une séquence où toutes les burlesqueries picturales sont de mise, où chaque acte tourne à un bal de couteaux ou une bagarre de révolvers idiots s’agitant dans le vide. Peter Saul se marre de peindre, il se balade dans la gaudriole illustrative, se gausse de tordre dans tous les sens des gueules expressives alors qu’au bout du compte il portraiture des mariolles en caoutchouc qui se contorsionnent en se curant le nez ou les oreilles avec leurs doigts. Est-ce bien la Joconde qu’il ose imaginer en train de vomir, est-ce encore Officier des chasseurs à cheval peint par Géricault qu’il a mué en jouet de baudruche aux teintes criardes et aux yeux globuleux ? Il « s’en tape » ! La peinture est caricature, qu’importe. Peter Saul se fiche de pratiquer un pointillisme pauvrement mécanique, d’isoler ses sujets sur des fonds criards, de réduire des surfaces à des aplats d’enseignes lumineuses. Il sait activer narquoisement la culture artistique et historique (aussi bien classique que contemporaine), détraquer ses rappels et singer son ignorance, il peut cingler ses détracteurs par des réponses fouettées. Peter Saul se réjouit d’inventer des peintures moqueuses et le fait brillamment : « La soi-disant bonne peinture est comme une parade de penseurs intelligents. Je suis content d’être en dehors de ça. Traitez-moi de cinglé si vous voulez»*.Anda, Anda, Anda !

 

*Propos du peintre en 2008. Repris par Libération, éd. du 10/02/2020

 

Peintures, par Marc Devade, galerie Ceyson & Bénétière

           La galerie rappelle la vie difficile du peintre en même temps que ses engagements tant politiques que culturels et théoriques. Le suspens impose d’imaginer un travail entrecoupé d’engagements culturels affirmés (au sein du groupe Support/Surfaces et des positons théoriques des revues Peinture Cahiers Théoriques et Tel Quel notamment). D’une façon paradoxale, les peintures réunies témoignent de pratiques plus intuitives et sensibles, voire improvisées qu’associées à des dogmes. Tout en affirmant la primauté des éléments plastiques sur tout autre considération créative, les œuvres exposées montrent un usage affirmé des gestes d’esquisses, aux « laisser-faire/laisser-venir », le recours à l’éventuelle instabilité des matières, presque radicalement opposées à des préceptes dirigistes aujourd’hui vieillis et pour tout dire hors d’usage. S’ensuivent des œuvres irrégulières, faites d’imprécisions conservées sinon voulues, alimentées par des jeux de lignes droites ou verticales vaguement rectilignes ou devenues obliques, des aplats aformes, parcourus d’allusives coulures d’encres ; une œuvre montre même que Devade a choisi d’en retourner certaines pour qu’elle semblent monter…

         Parallèlement aux œuvres peintes, deux séries de dessins préparatoires apparaissent comme la somme contradictoire de l’imagination et des hésitations pratiques/théoriques de Marc Devade. Sur des feuilles carrées, Devade a ébauché de deux façons différentes le même projet d’une peinture future. Contrairement leur composition apparemment rigoureuse, et à l’opposé de toute esthétique préconçue, sur l’un, Devade s’est laissé aller à esquisser prestement d’un mouvement fluide une œuvre graphique d’une aura comblée ; tandis que sur l’autre, apparemment identique, son dessin réalisé aux instruments oriente vers un style étroitement programmé : l’artiste obscurcit son cheminement et, perdant littéralement le sens du temps, semble réfuter l’idée de l’échec ou de l’hésitation pour in fine verrouiller l’aventure juste esquissée, à la fois incertaine et émotionnelle de son geste du dessin. Inutile de préciser qu’en libérant son travail artistique par l’expression directe et en retenant l’idée d’« accidents » valorisants dans les œuvres peintes, Devade confère une densité esthétique amplement supérieure au premier dessin. A l’inverse de son image de créateur dogmatique et propagandiste, Devade se révèle non seulement spontané, plus sensible à l’incarnation de son art et surtout moins égaré dans les arguments théoriques et les règles techniques.

 

Vitrines, par Valérie Belin, galerie Nathalie Obadia

            De multiples objets brouillés dans les reflets de vitrines conçues comme des tableaux translucides forment le sujet de vastes photographies en noir et blanc. Plus que des mondes confus et mystérieux, des cages de théâtres symboliques ou des visions fantasmatiques, ce sont des paysages presque mentaux où chaque forme semble la mise en abîme d’un conte. Les songes se succèdent entre ambiance de cartomancie ou contenus imaginaires de coffres étrangement retrouvés dans d’hypothétiques greniers : chaque image dissout des histoires d’origines multiples, imaginairement obscures, anodines souvent, enfantines et familiales d’autres fois. Prosaïquement, ces capharnaüms et ces brocantes aux accents de fêtes renvoient à des bibliothèques d’images.

       Valérie Belin a le photographique travaillé d’œuvre en œuvre afin que, entre inspirations et instantanés, tous les mystères et les strates de l’objectif se confondent simultanément. Il n’en faut pas plus pour qu’avec le charivari de lumières et d’ombres la plupart du temps accidentelles, les nuances photographiques du noir et du blanc créent par diffraction et par éclats des silhouettes fantômes. Une précédente exposition de la photographe intitulée Painted Ladiesm’avait sidéré par sa poésie et son intensité expressive. Rebelote avec cette nouvelle présentation où chaque œuvre confirme autant l’imagination de son auteure que l’actualité d’une photographie toujours plus plasticienne.

Alain Séchas, intranquille et le rire en coin à la Maison des arts Bernard Anthonioz Dans les environs du musée Picasso