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Rue de Turenne

02 janvier 2016

Christophe Cuzin et Syvie Ruaux

Rue de Turenne, décembre 2015

 

Christophe Cuzin et Sylvie Ruault sont plasticiens. RĂ©unis dans un appartement privĂ© transformĂ© en lieu d’exposition le temps d’un week end, chacun a « quartier libre Â» pour (y) exprimer sa crĂ©ativitĂ© particuliĂšre.

Christophe Cuzin, qui se dĂ©finit comme peintre « en bĂątiment Â» tente une sublimation du lieu par une crĂ©ation in situ. Son Ɠuvre reproduit Ă  l’identique les mesures de chaque mur  du site telles qu’elles ont prĂ©alablement Ă©tĂ© consignĂ©es sur le plan de l’appartement, approximations comprises. Des rĂ©sonnances iconiques avec le travail plastique de Joseph Kossuth sur le concept du rĂ©fĂ©rent sont manifestes.

Sylvie Ruault suit pour sa part une autre ligne crĂ©ative consistant dans la rĂ©cupĂ©ration et l’exploitation de rebuts, de dĂ©chets ou des chutes de matĂ©riaux glĂąnĂ©s dans des usines. Son travail consiste dans leur rĂ©investissement dans des objets esthĂ©tiques en « plus ou moins Â» trois dimensions. Sans effet poĂ©tique particulier, chaque Ɠuvre s’intitule selon un protocole descriptif reprenant des liens avec le site de production d’origine.

 

Ce que les deux artistes disent de leur travail, ce qu’ils y dĂ©crivent comme un engagement esthĂ©tique et personnel demande rĂ©flexion. Pour intĂ©ressant que soient les arguments parallĂšles aux Ɠuvres, je perçois, pour ma part, des idĂ©es brutes d’avantage que des projets avancĂ©s, des intentions premiĂšres et des productions plastiques Ă  la fois naĂŻves et paradoxales, parfois contradictoires avec les dires de leurs auteurs respectifs. Jusqu’à mĂȘme induire quelques liens avec des pratiques plus naĂŻves et formelles que rĂ©ellement projectives. Les deux propositions mĂ©thodologiques dont on peine Ă  saisir Ă  la fois les enjeux et la cohĂ©rence, les objectifs crĂ©atifs et les moyens mobilisĂ©s, vs les univers de conception respectifs semblent ainsi dĂ©mentir ce dont chaque artiste entend se prĂ©valoir, et peut-ĂȘtre, un peu rapidement rendre sensible.

Christophe Cuzin a donc choisi de travailler dans une stricte orthodoxie artistique conceptuelle, selon le fil Ă©thique de Donald Judd pour lequel il a jadis travaillĂ© comme assistant. RĂ©cusant pour partie mon rapprochement avec le travail spĂ©cifique de Joseph Kossuth, il me dit pratiquer une peinture plus allusive Ă  ses codes traditionnels qu’à compter d’une cĂ©sure thĂ©orique (Ă  travers l’idĂ©e du rĂ©fĂ©rent, selon Kossuth. Pas de tableau en tant que tel donc, pas de substitution sĂ©mantique des matĂ©riaux du peintre, pas de geste auctorial ou de signature manifeste, la production ne consiste qu’en la reprise de tout ou partie du plan de l’appartement dont on a parlĂ©. Ce qui se prĂ©sente visuellement consiste en une mise en scĂšne graphique du lieu Ă  travers des flĂšches et des mesures des surfaces de ses murs, les volumes qu’ils dessinent, son squelette architectural et l’exposĂ© de certaines de ses cĂŽtes, le tout renvoie Ă  une mise en abĂźme des espaces intĂ©rieurs et des vides. Bien qu’il me dise ne plus produire d’objet artistique depuis 25 ans, il se dĂ©fend d’agir ou de rĂ©agir en sculpteur ou en crĂ©ateur d’objets plastiques. Je lui oppose cependant mes rĂ©serves sur son argumentation, l’Ɠuvre prĂ©sentĂ©e tient, me semble t’il, plus volontiers d’une pratique de scĂ©nographe ou d’artiste installateur et de sculpteur que d’une pure sensibilitĂ© de peintre, laquelle s’exerce plastiquement plutĂŽt l’intermĂ©diaire de champs colorĂ©s. J’ajoute que son autodĂ©finition comme « peintre en bĂątiment Â»  confirme l’imprĂ©cision de son argumentation dĂšs lors qu’à l’image du bĂątiment est aussi attachĂ©e celle d’un objet en volume. Pour ces raisons, la pratique de Christophe Cuzin m’incite Ă  penser qu’elle s’incĂšre dans le champ de la sculpture peinte et des concepts invitant Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  ce que peut la couleur vs ce que la peinture peut apporter au sculpteur.

Les Ɠuvres de Sylvie Ruault se prĂ©sentent comme des assemblages de tailles variables d’élĂ©ments ou de matiĂšres diverses et colorĂ©es. Cela donne parfois une composition figurative et la prĂ©somption d’un thĂ©me, parfois un montage abstrait auquel son titre apporte une lĂ©gitimitĂ© relative. Par exemple, cet ensemble de demi bouteilles vides prĂ©alablement coupĂ©es dans le sens de la hauteur et alignĂ©es en bas relief sur un semblant d’étagĂšre dessinĂ©e le long d’un mur dont la couleur blanche a Ă©tĂ© artificiellement verdie. Christophe Cuzin m’invite Ă  y voir un clin d’Ɠil Ă  Morandi. J’acquiesse ; Sylvie Ruaulx Ă©met de son cĂŽtĂ© des rĂ©serves. Je l’invite Ă  me guider quant Ă  un possible jeu de mot sur le paradigme ou une assonance du vert dans un esprit Dada. Pour l’essentiel, il s’agit, Ă  ses yeux, de « jouer Â» avec l’épaisseur de l’enveloppe des flacons
 dont je fais remarquer qu’elle est physiquement et visuellement insensible
 Dans une autre piĂšce, un reste de panneau en polystyrĂšne usagĂ© semble devoir rappeler une peinture « matiĂšriste ? Â». Je cherche un engagement plastique autre qu’un « dĂ©tournement Â» ou l’effet d’un rĂ©investissement poĂ©tique. Je tente des rapprochements esthĂ©tiques et/ou culturels. En vain. L’élĂ©mentaritĂ© objective de l’assemblage rĂ©siste.

Comme je l’ai indiquĂ©, l’actualitĂ© des Ɠuvres de Sylvie Ruaulx m’intrigue d’avantage par sa superficialitĂ© historique et conceptuelle. Non que j’estime le thĂšme du Superficiel hors de toute rĂ©flexion ou toute portĂ©e crĂ©ative, plastique s’entend puisqu’il s’agit d’une exposition d’art plastique, je pense aux expĂ©rimentateurs proches de Fluxus. Tant par les origines de son inspiration que par ses outils de conceptions, les Ɠuvres qu’elle prĂ©sente me semblent manquer Ă  la fois d’esprit et de marges. Au point de banalement tenir d’une pratique d’artiste amateur et de peintre du dimanche, chose qui n’est pas en soi condamnable, mais qui relĂšve d’ambitions conceptuelles diffĂ©rentes de ce par quoi ses Ɠuvres exposĂ©es sont argumentĂ©es.

Comme on l’entend, l’exposition laisse Ă  la fois un sentiment de dĂ©jĂ  vu et de dĂ©sĂ©quilibre. Le travail particulier de Christophe Cuzin sĂ©duit par son investissement qualitatif des principes de l’in situ. Cependant, en Ă©tant d’avantage habitĂ© par l’apparence auctoriale de son travail que soucieux d’éventuelles contradictions expressives, il ne convainc pas.

 

DĂ©cembre 2015

Villa Flora L'amour des commencements (pour faire suite Ă  J.B. Pontalis)