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Villa Flora

11 janvier 2016

Des tableaux magnifiques dans une diversité orientée, voire limitée de façon "expressive"…

Villa Flora

  Je suis toujours admiratif de Cézanne, Bonnard, Van Gogh, Matisse et Marquet, Redon et Vuillard. La collection des époux Hahnloser, exposée pour quelques jours encore au musée Marmottan ne permet pas seulement d’admirer de formidables œuvres par ailleurs rarement présentées de ces peintres. On peut aussi se réjouir d’y voir des œuvres de Giovanni Giacometti (le père rarement exposé d’Alberto), de Hodler, Valadon. Cette collection n'est sans doute pas intégralement présente, rien n'interdit cependant de l'estimer telle qu'elle apparaît. De ce point de vue, son apparente richesse suscite quelques réserves et quelques interrogations.

Tout ensemble n’échappe pas à une ou plusieurs caractéristiques, et une exposition ou une quelconque œuvre de l'esprit n’échappe évidemment pas non plus à l’arbitraire d'une analyse spécifique. Les doutes que m’inspire le mécénat des Hanhloser m'engage donc, et je revendique autant leur fragilité, évidemment revisable, que les étonnements que me suggèrent ma visite au Musée Marmottan.

  Au-delà des tableaux, souvent magnifiques, et de la curiosité mécénale indiscutable des Hahnloser, l’exposition, telle qu’elle est présentée, me stupéfait par l’apparente cohérence d’intérêts et de préoccupations du couple de collectionneurs et ce, au risque d’agir comme un lapsus de leur condition bourgeoise. Leur goût de l’ordre, fusse-t’il ironique de la part de certains artistes, des conservatismes opiniatres perseptibles dans l’entre deux des œuvres troublent. De sorte que l’éclectisme des œuvres et des sujets réunis n’est qu’apparent, il dement le risque d’ouverture culturelle et artistique auquel les Hahnloser tenaient plus que probablement ; parce que le paradigme de valeurs “éternelles” les a en définitive soufflé.

Les choix des époux Hahnloser portent en ce sens l’empreinte d’un attrait plus qu’insistant pour la composition des tableaux, telle qu’elle les préambule et les traverse jusqu'à parfois sembler les figer dans une certitude bien pensante de leurs deux collectionneurs. Entendons qu’il s’agit d’un ordre affirmé, une construction toujours visible même si elle n’est jamais tout à fait identique d’une œuvre à l’autre. Un péjugé pouvant donner le sentiment d’être plus qu’un apercu sans convention ni code exclusifs, bref une architecture décodable et descripible par avance, et qui garantit la diversité visuelle de la collection autant qu’elle la fausse et la trahit. Ce statut est à sa façon celui rappelé par Maurice Denis voulant que, pour être responsable…et aimable, "un tableau, avant d’être un cheval de bataille et/ou quoi que ce soit d’autre…", se devait d’être (pré)réglé et (pré)programmé. Avec les Hahnloser, ce socle préalable, de machine à la fois de fond et de base semble opèrer d’un tableau à l’autre comme une règle normative et statutaire. Leur préférence d'amateurs et d'esthètes, de collectionneur malgré tout avisés et d'exégètes en dépend au point qu’aucun des tableaux exposés n’échappe ou découle à ce qui ne peut selon moi se lire que sous l’autorité d’une reserve administrative. En d’autres termes, l'œuvre ne saurait se présenter, ou plus simplement présenter, un sujet qui n’ait pas d’abord été « institué/fondé » sur l’instauration des codes d’une architecture et d’un cadre idéologique où l’œuvre peut « être normale ». Par exemple cette série de natures mortes et d’intérieurs de Pierre Bonnard, dont chaque numéro montre que le peintre a davantage privilégié les effets d’angle de vue, de cadrage et de composition que leur facture (quand ce n’est pas les silhouettes), aussi spontanée que presque négligée, plus proche du croquis que de l’étude. Par exemple encore, ces deux ou trois œuvres de Van Gogh et de Cézanne, particulièrement marquées par des répartitions et des effets de dessins plus prégnants que les touches picturales. Et puis ces tableaux de Redon, dont les atmosphères oniriques ne dissimulent à dessein dagir comme détournements de cadrages académiques. Et encore ces toiles où Vuillard, concentré sur les avantages expressifs de compositions visuelles intimistes, produit des mises en vue qui absorbent ou débordent la découpe de la toile initiale. Dans chaque cas, la composition est d’avantage qu’une étape, un rôle ou un escalier pour le peintre et son œuvre ; avec elle, les Hanhloser se posent en juges de ce qu’est l’art à son commencement. Au fond, en semblant ne pas tolérer l’imprévu, les Hanhloser le diriger aussi vers sa fin.

L’exposition est, je le redis, magnifique. Les Hahnloser ont su réunir un ensemble varié d’œuvres créatives, magistrales et peu montrées. Sa curiosité tient cependant à ce paradoxe et cette contradiction d’être au final moins éclectique et moins ouverte qu’il n’y paraît.

D’où mon intuition que dans cette collection, une autre démarche structurante prévaut davantage face à une diversité esthétique qu’on souhaite cependant  à la fois limitée, intégrale et surprenante.

Et ce n’est pas qu’une question de contemporanéité historique des peintres, des Hannloser et des œuvres. 

Anselm Kiefer, globalement peintre, plus sûrement scénographe. Rue de Turenne