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Anselm Kiefer, globalement peintre, plus sûrement scénographe.

24 janvier 2016

Anselm Kiefer sait ce que mettre en scène veut dire. Si c'est plus que souvent conventionnel, ça peut parfois être brillant. 

Depuis plusieurs mois et quelques années, (pas beaucoup en fait), Enselm Kiefer est partout. Il occupe le Grand Palais pour Monumenta, la galerie Thaddaeus Ropac de Pantin, aujourd’hui Beaubourg et la Bibliothèque Nationale… Il y est chaque fois question de sa production phénoménale, de sa créativité de style expressionniste, du gigantisme de la plupart de ses œuvres même quand elles engagent une sensibilité intimiste comme les livres, et aussi de son énorme atelier. Il est aussi toujours question de ses multiples sources d’inspiration historique et esthétique, politique, littéraire, philosophique, ésotérique, artistique et plastique (moins souvent). Et effectivement ces caractéristiques toujours manifestes subjuguent l’imagination, défient l’entendement, stupéfient par leur ampleur, sidèrent par leur présence, écrasent les réactions par leur dimension excessive, démesurée, surnaturelle… au point (à juste titre) de concevoir que l’artiste n’a pas besoin de décliner les thèmes qui le font peindre, exposer ou argumenter sur ses goûts et ses techniques d’expression. Ces dernières parlent déjà d’elles-mêmes, et en partie pour tout le reste…

Je reconnais donc dans son art sa capacité à réinvestir et recycler chaque champ d’illustration, tout comme je suis saisi par son habileté à réinventer des formes de compositions pourtant convenues ou à métaphoriser artistiquement son travail dans des espaces variés qui lui sont prêtés. L’artiste sait s’approprier avec hardiesse et talent toutes les occasions d’installer son œuvre dans des conditions toutes susceptibles de la sublimer. Les expositions sur lesquelles je m’appuie et dont j’ai rappelé les lieux m’ont emballé pour toutes ces raisons, parmi lesquelles l’investissement résolu de théâtralités fermes. 

Reste l’icône et l’auréole d’inventeur de formes et de style qu’on lui prête, au risque d’oublier que ces visions d’Anselm Kiefer brillent davantage, il me semble, par des productions aux dimensions physiquement « hors normes » que par l’originalité de leur conception et de leur forme plastique, et par des engagements tant historiques et implicitement théoriques cependant argumentés et authentifiés. « Sublime », entend t-on à propos de ce travail imprégné d’expressions du XIXe siècle. Encore faut-il qu’on revienne sur la définition, les contours et les applications reconnues du terme « sublime » qu’implique le Romantisme, allemand notamment.

Si Kiefer entretient l’affichage d’un style expressionniste qui ne se cache pas d’en être un, il n’est ni le seul ni le premier à cultiver ce commerce, quelles qu’en soient les formes identifiées. En ce sens, l’artiste ne fait que reprendre des gestes démiurgiques et des envolées expressives aux "accents stratosphériques”, expérimentées par les peintres expressionnistes allemands du premier quart du XXe s. Plus encore : si on prend le thème de l’âme germanique et de « ses » histoires, qu’elles aient été antérieures ou pas au nazisme, si on examine l’œuvre de Kiefer dans les perspectives métaphysiques des peintres romantiques allemands du XIXe siècle, la culpabilité ontologique et politique de Joseph Beuys – voire les inquiétudes existentielles de Georg Baselitz ou d’Arnulf Rainer – me paraît viser des expressions esthétiques plus contemporaines.

Mes réserves ne concernent pas qu’un affichage. La conception du travail artistique pour laquelle on estime Kiefer veut convaincre, et pourtant, il faut le redire, elle est moins actuelle et moderne qu’il n’y paraît. Sa perception de la plasticité ou ses entendements particuliers sur les questions d’espaces et de temps, ses références créatives de la mémoire et du mouvement, ses usages des supports et des matériaux sont d’un autre temps. Je perçois ainsi difficilement en quoi ses engagements articulent davantage le présent que le passé. Voire le dépassé. Il en va ainsi de ses « toiles » dont les dimensions architecturales et le matiérisme cru reprennent à la fois le principe d’un sujet conventionnellement placé au centre du format. Même approche pour leur traitement formellement quasi descriptif et analogique des référents, qui, de façon répétée, annule tout effet de distance. Le point de vue perspectif de l’image par une posture à la fois primaire, unique et frontale fait que les teintes, les gestes d’écritures plastiques et les textures picturales et leur évolution plastique-sémantique s’abolissent dans une compréhension littérale à la fois brute et sans engagement d’originalité.

De quelles beautés ces œuvres relèvent t-elles ? Le sublime dont s’inspire l’artiste est à l’évidence proche de celui dont Caspard David Friedrich s’est inspiré. Une appartenance résolue à une identité nationale et culturelle transposée en âme intérieure et des rémanences thématiques insistantes de périodes historiques spécifiques sont conventionnellement associées à la combinaison d’un macrocosme et d’un microcosme, à des scènes méditatives ; par ailleurs, la référence appuyée à une présence symbolique et divine se trouve chaque fois inscrite au centre de l’œuvre.

Tout en étant impressionné par les œuvres hors cadre de Kiefer, j’avoue avoir des difficultés à suivre la loghorrée littéraire interprétative et synchrétique qu’il utilise pour tracer sa créativité. Je suis dubitatif devant ses peintures et ses livres qui ne me semblent grands qu’à l’aune de leurs dimensions monumentales. Je trouve à l’inverse que les œuvres qu’il scénarise dans des vitrines sont plus évocatrices de sa sensibilité avec des paysages dont l’apparence est selon lui naturellement métaphysique, et des univers fortement marqués par le tragique d’histoires diverses, où l’Humanité, qu’elle ait été profane ou religieuse, a pu se jouer. Ces productions en grande partie organisées comme des cabinets de curiosité ontologiques et poétiques y semblent plus créatives. Toutes ses compétences à associer des idées contraires y sont en force : il s’agit pour lui de faire interagir les matériaux de l’artiste, poète ou musicien, de provoquer des correspondances plastiques parfois aussi vaguement réalistes et analogiques qu’abstraites et bizarres, voire purement processuelles. Avec les vitrines, Kiefer m’invite davantage à partager des livrets d’opéra en miniature et des microcosmes de films fantastiques que des peintures sur toile ou en livre. Chaque source d’inspiration y trouve des occasions de connivences avec les montages surréalistes, chaque œuvre y parle comme une sorte de reliquaire. Et ce ne sont partout que contextes métaphysiques aussi symboliquement réels que virtuellement illustratifs.

Alain Bouaziz, janvier 2016

Brèves de comptoirs pour Picasso-mania Villa Flora