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Françoise Niay, Opéra

20 février 2016

Françoise Niay s’est un jour convaincue qu’avant ou au lieu d’être peintre, elle est dessinatrice…

Françoise Niay,

Opéra

 

Prologue

Chœur a capella

Françoise Niay, dont le centre d’art contemporain Aponia prévoit une exposition de son travail artistique récent, s’est un jour convaincue qu’avant ou au lieu d’être peintre, elle est dessinatrice. Sa vie artistique changeant en un éclair, sa pensée créatrice s’est muée en privilège d’une activité essentiellement graphique dont elle a de surcroît simultanément décidé que son objet sera questionnant. Davantage créative qu’exécutante, elle déroge donc aux principes de la restitution purement analogique ou purement émotionnelle — et conventionnelle — en cherchant des pratiques d’images dessinées autres.

L’art du dessin et l’art de dessiner de façon créative interrogent, selon elle, l’opportunité du travail, elle entreprend en ce sens d’y lier ses environnements, style compris. Et c’est encore un autre fait qu’en la matière, l’artiste s’active à surprendre autant les lieux où elle est sensée exposer son travail que les visiteurs susceptibles de s’y rendre.

 

Re-prologue

Orchestre seul

Le dessin a du regain depuis quelque temps : des salons lui sont exclusivement consacrés, des revues ne parlent que de lui, c’est le guide de biennales d’art contemporain, des artistes revendiquent sa pratique comme une identité visuelle personnelle, s’y forgent un abri, pour l’Histoire. En conséquence, on trouve de tout au chapitre des styles de dessins : du geste pur et de l’emportement quelquefois lyrique, du graffiti et de l’expérience académique, de la géométrie autant que du tramé ou de l’atmosphérique…des cadres intimes aussi bien que des formats monumentaux… des choses en couleurs et des approches en noir et blanc…des rendus à la mine de graphite, à l’encre ou numériquement…des supports papier ou toilés, voire des lieux et des substrats inattendus ou éphémères comme pour le « street art »… Toutes les références sont revendiquées, entremêlées, se succèdent ou se remplacent : de Léonard de Vinci à John Flaxman, des traces aux emprunts, des dessins automatiques aux œuvres neutres d’allures mathématiques…

 

Acte 1

Rideau : on découvre que la scène n’est pas séparée de la salle de concert,

Françoise entre en décrivant lentement des cercles fictifs. Sur un écran, un texte défile.

Son image est tantôt nette et lisible, tantôt anamorphosée…

Dans Le plaisir de peindre publié en 1950, André Masson, dont on sait le rôle souterrain de théoricien et d’expérimentateur, esquisse une place discrètement autonome du dessin par rapport à toute œuvre dont il servirait en certaines circonstances de geste préparatoire pour une autre production. Tenu pour être, en ce sens, une activité en soi, le dessin se voit gratifié de fonctions et d’une aura propres, libres et suffisantes, argumentées, déjà actuelles. Masson justifie, au terme de son approche, qu’il peut s’intituler lui-même Dessinateur sans se confondre avec le fait d’être par ailleurs peintre, sculpteur ou décorateur… On appréciera sa capacité à se fondre allusivement dans la diversité de ses propres moments et perspectives de création, comme Picasso et Matisse l’ont aussi diversement pratiqué à la même époque.

 

Scène 1

Un narrateur a capella côté cour rejoint le chœur côté jardin en décrivant lui aussi un cercle.

Les dessins de Françoise Niay sont installés, hors normes. Leurs sujets sont outrés par la taille monumentale des supports et des thèmes dont l’importance est devenue inhabituelle. L’architecture des lieux et l’espace semblent se recomposer d’un seul mouvement en se réduisant aux échos des œuvres avec l’environnement. Tout résonne en même temps comme des échanges entre vues et non vues. On se convaincra de fait que le/la dessinateur/trice ne doit qu’à lui-même (elle-même) de pouvoir développer sa ou ses propres théories du dessin, de se fier à ses propres outils et matériaux, à son expérience, à tout le moins l’horizon esthétique de son engagement…forger son art sous ses réserves et sa sensibilité, pour en dépendre librement.

Les dessins sont partout, Françoise Niay est partout, l’ensemble a tout d’un opéra visuel. Verdi ou Wagner sont par là… Reste cependant le contexte où les dessins semblent exister en se manifestant héroïquement depuis leur taille, et allusivement  par leur pensée chaque fois recherchée et revisitée. Comme des nénuphars, les images de Françoise Niay sont les fruits de son imagination autant que celle du spectateur saisi par leur immense intimité.

 

Scène 2

Le narrateur avec tout l’orchestre et le chœur

Conçu dans un cheminement et un mouvement du travail artistique, le travail du dessin progresse non pas vers une fin, mais plutôt comme si l’artiste, tout à son entreprise, cherchait à ouvrir des perspectives. Conforme à sa méthode d’atelier, Françoise provoque subjectivement sur les murs une mutation de son travail en installation et en happening. Chaque plan sélectionné du site, qu’il soit vertical, oblique ou horizontal, suggère une direction inédite vers des fonds subjectifs. Au moindre coin de l’architecture correspond un angle de vue ou d’approche particulier, l’intérêt d’un autre sens de son travail. Spectateur immergé, je divague, visiteur impromptu, je plane. Bien que figuratifs, les sujets, transformés par leur agrandissement, énormes et devenus excentriques dans le microcosme de leur feuille, renvoient à des univers irréels, des champs d’expression hors sols. Restent des créations littéralement déliées de toutes contraintes en se réduisant aussi à elles-mêmes ou en étant exposées au risque de leur scénarisation. Et leur auteure qui focalise l’attention sur ce qui se voit, qui re-présente ce sur quoi, Auteur, elle se focalise.

 

Scène 3

Le narrateur se retourne en regardant les choristes, avance à reculons et chante a capella

Sur les murs, les images sont surhumaines. Faut-il imaginer que leurs modèles étaient des colosses, des dieux réincarnés ? Leur réalisme se laisse paradoxalement imaginer comme une sorte de conception à contrario rapprochée du monde. De multiples détails anecdotiques attirent le regard qui, en même temps, se pose sur les gestes du dessin et cherche à percevoir leurs logiques cumulées et partagées. En donnant l’impression de reproduire fidèlement son modèle, Françoise Niay s’aventure dans des à priori du visuel, spécule sur l’esprit naturel des rendus, défie l’œil des visiteurs. On voit des effleurements du trait, des effacements suggestifs, tantôt noirs et tantôt blancs, des formes qui se mêlent quand d’autres se détachent, de purs moments d’ébauches laissés bruts. Sur les murs, chaque dessin se transforme en théâtre lyrique, en envolée de soprano, en gloire de ténor, chaque composition, chaque objet mis en image suggère un temps et ses rythmes… Les dessins deviennent des pics narratifs.

Le chœur seul a capella

Quelle histoire la guide ? Que cherche-elle ? Nous faire accepter ou nous convaincre de croire à quelque chose de plus que la réalité ? Faut-il évoquer des références métaphysiques ?

 

Acte 2

Scène 1

Orchestre et chœur. L’artiste est assise, immobile sur une chaise au milieu de la scène.

Le chef de cœur regarde le public et dit : « Elle dit Je veux rassembler les choses. »

Françoise cherche à rassembler : « Il faudrait que ce soit drôle, un peu… »

En même temps qu’il parle, elle se déplace de façon chaotique avec sa chaise pour allez s’asseoir en divers endroits.

Françoise Niay explique son parcours, entre enseignement et engagement d’artiste, une sorte de « Je me dois la vérité en dessin et je vous la dirai »… « Et je vous en toucherai deux mots. » : « Je ne me vois pas peindre. Il faut que je dessine. » C’est une intellectuelle, agrégée en Arts Plastiques, que le désir d’expression guide cependant en priorité.

Mais d’où viennent les sujets qui la font dessiner ? Elle confesse aborder l’art en termes d’images, pratiques et suscitations qui l’ont un temps conduite à « conférencer » pour l’Université Populaire de Caen animée par le philosophe Michel Onfray.  Mais le temps presse. Alors elle produit du concept dessiné, destiné à des intérieurs davantage qu’à des murs, des dessins de cinéma grand écran, elle redessine des vues pour occuper des espaces entiers, à combler de fenêtres graphiques et imaginaires des architectures qu’elle aborde comme si elles étaient sans âme. Pour réincarner des visions personnelles ? Pour être intérieures ?

 

Scène 2

Orchestre seul. Le texte défile en négatif sur un écran haut perché face au public.

D’incroyables lumières peuplent les dessins de Rembrandt d’impressions visionnaires. Quand il réalise son autoportrait, il se transforme en apparition, se fait grimaçant, pitre se bornant à son apparence. Parfois il rit ou pleure, nul ne sait vraiment, André Malraux a jadis fait remarquer que les deux états, souvent, se confondent.

Pas une des créatures que Françoise Niay expose ne sort indemne des pénombres ou des effets de jour que l’artiste a scénarisés à sa manière. Avec l’appui d’une distribution réfléchie et nuancée de zones blanches ou noires, Françoise Niay crée davantage d’expression visuelle que de forme plastique. Ses dessins présentent de fait des formes spécifiques d’éclairages, mais contrairement au maître hollandais, ses références ne sont pas naturelles, ni aucun soleil ni aucune impression atmosphérique ne les justifie. En d’autres termes, c’est plus l’argument de la source de lumière qui l’intéresse qu’un relevé esthétique. Partant, on voudra bien faire attention aux divers scénarios d’obscurcissement et de mise au jour qu’elle a organisés sous couvert de « colorer de sens » tout ou partie de l’image.

 

Scène 3

Le narrateur soutenu par des percussions. Françoise assise sur une chaise au centre de la scène. Elle se lève, se rassoit à plusieurs reprises jusqu’à la fin du texte.

L’exercice technique du dessin n’y suffisant pas et la restitution analogique ne convenant pas davantage, l’aspect d’installation et de happening qu’elle donne à sa démarche créative pour le dessin a pu induire des moments critiques pendant lesquels son avancement vers l’œuvre en cours a pu se trouver contrarié. On l’a dit, Françoise Niay s’emploie à créer des effets chorals pour atteindre plastiquement la sensibilité des spectateurs, modifier subjectivement chaque point de vue par rapport au réel. On voit par exemple que malgré la reprise de codes de description aussi bien classiques que spécifiques, chaque image fait aussi l’objet d’une définition de l’espace à la fois diverse et revisitée. C’est ainsi qu’en tant que gestes créatifs spécifiques, les débords suggérés des feuilles pour une expression en trois, voire quatre dimensions, peuvent contribuer à créer de nouvelles formes d’appréciations esthétiques des espaces plastiques de l’image.

 

Scène 4

Narrateur seul en scène. Violoncelle.

Lors de son cours inaugural au Collège de France Roland Barthes en 1977 s’est aventuré à expliquer l’apparition du sens des mots par leur saveur… Bien que son dessin ne soit pas l’esquisse d’une autre œuvre, Françoise Niay ne cache pas chercher à l’insérer dans des développements indépendants de ses techniques d’origine. Ce qui vaut à l’image de parler d’autant plus qu’on la considère d’abord dans sa mise en scène lors de sa présentation. Son travail attribue par réaction au dessin des devoirs d’expression poétique supplémentaires, une primarité artistique potentiellement immatérielle davantage que plurielle, avec des modes particuliers d’insertions d’Auteur dans le temps d’avancement du travail artistique. En tant que discipline autonome, dessiner consiste à discrètement dérouler pour partie le journal de la vie d’artiste en engageant sa subjectivité dans une direction métalinguistique.

 

Sur l’écran, dont le fond change de couleur régulièrement et oscille entre les teintes, des mots ici surlignés en gras s’écrivent en noir ou blanc. A chaque apparition, un geste improvisé de percussion.

Françoise dessine des géants, des colosses, le moindre contexte prend avec elle des allures de site antique revisité. Pour un peu, une forme d’archaïsme tant pratique qu’humain pourrait s’y trouver bien. Tout, des dessins et de leurs mises en forme sur la feuille, déborde du support initial ou de ce qui est scène dans l’architecture du lieu d’exposition. Considérons que chaque œuvre se mêle poétiquement au monde visuel comme s’il était un guide absolu ; les murs se changent en un univers qui semble se raconter par transparence ou transfiguration des créatures qu’ils portent. L’art de Françoise Niay commence par le (re)commencement, par sa manière de (re)filer le cours du temps, il entraîne chaque œuvre vers plus que ce qu’elle expose. Françoise Niay se verrait-elle en démiurge ?

Que sont ces parts d’un dessin qui ne parle pas, ne susurre pas, qui glisse discrètement une idée pour un mot, une formule pour une vision, des sentiments pour des questions, un dessin presque par nature allégorique… Il ne fait pas de doute que ce travail réellement en quatre dimensions relève d’une intellection tournée vers l’autre.

 

Final

Orchestre, narrateur et chœur ensemble. Françoise et sa chaise. Elle la renverse, s’assoit par terre, la chaise s’envole. Elle hurle sans qu’un son s’entende.

L’éclairage tremblant et oscillant, la lumière varie sur les murs en créant des ombres.

Sur un mur, sur une feuille à l’échelle du mur, sur le mur devenu feuille et avec lui tout l’espace impliqué de la pièce, comme un fond élevé au rang de support ponctuel et de palimpseste, elle a entrepris le dessin d’un cheval. La silhouette de l’animal prend forme progressivement, il se muscle en jeux et forces graphiques, une épopée commence son déroulé : « Je veux dessiner un cheval philosophique » suggère-t-elle. Le dessin prend des airs de représentation en vraie grandeur céleste. Je la regarde travailler, je songe à un cheval dessiné/peint par Paolo Ucello, apparemment petit, en réalité imposant comme un bas relief sur une façade. Engagement et précision des détails, implacable évidence de la monumentalité exprimée de l’image.

 

Après chaque question, 10 secondes de silence. La chaise redescend par saccades entre deux questions, seuls deux des pieds touchent le sol. La chaise paraît flotter. Des faisceaux de lumière éclairent diversement la scène.

Le chef de chœur : « Quelles sont ces saveurs que Françoise Niay pense sublimer et euphoriser avec ses manières d’emmêler ses dessins et leur lieu d’exposition ? »

Le chœur : « Qui sont réellement les acteurs de cet opéra graphique et architectural? »

Le chef de chœur : « Que faut-il entendre de son rôle d’artiste plasticienne ? « (Chanté trois fois)

Et elle-même, que souhaite t-elle retenir de son activité chorale ? (Repris par le chœur trois fois).

Eclairage lentement stabilisé : les dessins, immenses sur leurs murs intimes, font planer leurs lieux d’images avec et sans modèle, avec ou sans fin, portant à croire que tout est rêve.

L’orchestre  et le chœur s’arrêtent en décalé.

Françoise, silencieuse, marche lentement en long et en large.

Seul le narrateur placé sur le devant de la scène parle.

Des supports de papier d’origine, rien ne reste si ce n’est des échos ou des ombres d’êtres entrevus ici ou là, au détour d’un mur ou le temps d’une envolée.

Sur scène, la lumière s’éteint lentement en même temps

qu’un rideau multicolore fait de tulle transparent descend doucement.

 

Alain Bouaziz, mai/juin 2015

L’Onde au risque de ses images Myxomatoses vagabondes