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Le douanier Rousseau, peintre idiot.

02 juillet 2016

Les œuvres des artistes placés en regard et en écho dans l’exposition de ceux du Douanier Rousseau permettent à contrario de son œuvre, d’apprécier les doutes de leurs créateurs…

La rétrospective actuellement consacrée au Douanier Rousseau* vient à point nommé pour qui s’attache à définir la peinture autant par les arts plastiques que par la mobilité créative. Présentée de façon à la fois chronologique et comparative, l’exposition permet d’une part de suivre un peintre figuratif au style aussi décidé qu’immuable et de considérer son impact sur d’autres artistes réputés et d’autres pratiques contemporaines et différentes, d’autre part.

Les conservateurs à l’origine de l’exposition ont ainsi voulu faire montre de pédagogie critique en osant supposer les démarches d’artistes comme Cézanne, Seurat, Picasso, Carra, Morandi etc. comparables avec les peintures du Douanier.

Les rapprochements avec l’œuvre du Douanier, parfois confortés par des citations et des témoignages choisis laissent toutefois planer des intelligences et des formes de discernements compliqués, voire inaudibles tant les conceptions du Douanier s’accordent peu avec celles des artistes cités en soutien. Plus qu’un immobilisme apparent ou foncier, davantage qu’une impression de naïveté enfantine, l’esprit et le style des peintures, en un mot la démarche de celui qui est considéré comme l’initiateur d’une sorte d’art naïf et populaire s’oppose sur à peu près tout aux pratiques et arguments ou « théories » échafaudés par les autres. A commencer par l’idée d’une sorte de beau idéal jugé possible par le premier et critique ou fragile par les seconds.

Au fur et à mesure que les tableaux passent et que la chronologie sévit, la production du Douanier, au premier abord séduisante et décorative, apparaît frustre ou élémentariste à force de simplifications et de réductions esthétiques, rétive ou absconse à force de refus des questionnements visuels autres que ceux de la netteté des formes et de leur sens littéral et descriptif. Cette peinture brille d’autosatisfaction et d’autosuffisance, elle est tellement personnelle et maniérée qu’elle concentre sa subjectivité sur un style autocentré, sur l’image autoritariste de visions par principe sans changement. De ces impressions ressort à contrario qu’avec l'enthousiasme affiché des artistes confrontés pour le peintre à travers leur admiration pour l’apparence enfantine de l’art populaire et sans piédestal** de ses tableaux, la comparaison peut parfois se faire au bénéfice d’apparences et de stylisations inspirées (induite ?) plus que réellement partagées. Comme on ne peut que le constater par leur mise en miroir avec celles du Douanier, les œuvres de Picasso ou Morandi ou Carra montrent qu’ils n’ont en fait que très peu tenu compte des manières de Rousseau, exceptée l’apparence « simple populaire » de ses tableaux. Ils n’ont donc pas cherché à « refaire du Rousseau », si on peut dire. Par ailleurs, demeure la contemporanéité difficile à saisir et comprendre de nombre d’œuvres de Rousseau. Chacune d’elle semble avoir été programmée pour être à la fois décalée et incompréhensible dans le cadre de la « recherche en peinture » incarnée en son temps par des œuvres incontestablement expérimentales et que le Douanier n’a pu ignorer. Là encore, les recherches plastiques qui continuent aujourd’hui d’agiter la communauté artistique ne sont pas son monde, il les ignore aussi bien dans les faits que dans leurs arguments, quoi qu’aient pu penser et créer certains artistes qu’il a pourtant rencontrés.

C’est bien cela que montre la succession des salles et des commentaires affichés : l’évolution et les changements du peintre sont insignifiants. Ses choix esthétiques persistent du fait de son autodidactisme (un dessin exposé consacre des maladresses en la matière très faibles) et des options techniques suffisantes qu’il ne pouvait que lui seul établir et décider. Quand des changements opèrent, ce sont seulement les formats et les arrangements visuels qui actent les modifications. Pour le reste, rien ne bouge, même si un mystère et peut-être une quasi aporie surgissent quand le peintre semble toutefois vouloir suggérer une position personnelle par des invitations sur l’actualité, qu’elle soit artistique ou sociale. Il laisse ainsi percer quelque échange esthétique avec Delacroix ou Bouguereau à travers des compositions allusives ; il semble partager symboliquement des signes visuels avec eux sur la peinture d’histoire ou l’élégie romantique. Son style était figé par principe : on s’en voudra de ne pouvoir malgré cela déceler plus que des effets de citations narratives et stylistiques, voire des stratégies d’ajustements en vue de convenir avec l’administration de salons officiels où il souhaite exposer. Et on sait que l’homme dans son espoir de reconnaissance était sensible à ce genre d'exigences, vs son égo d’Artiste.

La peinture du Douanier brille par son fini, et il y a quelque chose d’atroce à convenir que ce fini a tout d’une origine macabre : en confirmant que son inspiration doit se soumettre à une manière, il crée simultanément un oxymore et sa mise en abîme dans une perspective de plasticité et beauté totalitaires. Dans cette peinture flotte une odeur de mort que la naïveté décorative des images conçues, semble t-il, uniquement pour séduire, ne parvient pas à dissiper. Ces peintures me donnent le sentiment d’être abouties avant d’être peintes, d’être plus achevées que sensibles aux mouvements de leur instauration. Chemin faisant dans les salles de l’exposition, je peine à comprendre que des artistes aussi soucieux d’ouverture et de souffle, d’invention critique et d’imperfection calculée comme Picasso, Morandi, Carra ou un poète épris d’improvisation comme Breton aient pu auréoler cette peinture sans air.

L’esprit du Douanier Rousseau est assurément naïf, à la mesure de son autodidactisme et de ses compétences naturelles ; il est aussi simplement naïf que platement orienté vers les références presque descriptives d’images qui lui ressemblent. Ses codes d’expressions n’excèdent pas la répétition d’une sorte d’exactitude aussi littérale que pratique. Face à un essai de peinture, nous sommes comme un enfant déchiffrant le monde pour le nommer de façon élémentaire, avec une certaine habileté en plus, dont il n’use que pour valoriser ses sujets toujours centrés horizontalement et verticalement dans la plupart de ses tableaux. Rousseau compose ses œuvres sans aucun effet de cadrage non conventionnel, sa peinture s’applique sans espace ni effet de perspective critique autonome, le travail ne consiste qu’à plaquer des visions personnelles sur des supports aux dimensions arbitraires. Quand des personnages et des paysages sont représentés, c’est sous les mêmes auspices d’une illustration parallèle à un texte. Ainsi vont les couleurs employées, toujours bornées à des codes de purs coloriages. Ainsi sont les formes, bornées aux règles d’un silhouettage et d’un découpage élémentaires. Au terme de son programme théorique qu’il résume approximativement en déclarant « Je suis le créateur du portrait-paysage », les grandes compositions de sa dernière période ne surprennent que grâce à un emmêlement ou une répartition des motifs qui dérogent à des habitudes dont le centrage absolu paraît être la règle d’or indépassable.

Le peintre, revendiquant son autodidactisme, était aussi imbu que pénétré d’un style visuel qu’il gérait comme un logo, seulement capable de réduire les formes à un aspect visuel prédéfini. Bien qu’ils aient adulé le Douanier, les œuvres des artistes en regard et en écho dans l’exposition avec ses tableaux permettent, à l’inverse, d’apprécier les doutes de leurs créateurs à l’aune de beautés réellement surprenantes vis à vis de tout préalable esthétique.

A.Bouaziz

* Musée d’Orsay, jusqu’au 17 juillet.

** Exposition : Picasso, un génie sans piédestal, jusqu’au 29 août au MUCEM (Marseille)

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