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Des expositions enthousiasmantes et parfois bof !…

09/11/2022

Des expositions diverses…

Jérôme Zonder « Sans issue » (sic) chez Nathalie Obadia    

      Il est indiqué que la thématique de l’expostion est un portrait de Pierre-François, personnage-acteur cinématographique de Marcel Carné dont le dessinateur creuse l’expression visuelle depuis plus de dix ans. Jusqu’ici fondées sur des descriptions réalisées à la peinture en utilisant des traces d’empreintes du doigt en noir et blanc, les images montrent, cette fois des sortes de collages photographiques reproduits in extenso au crayon noir au centre de vastes feuilles. Chaque motif d’assemblage préalablement « composé » au centre semble tantôt absorbé et tantôt émergeant sur le fond couvert d’un noir intense et monochrome. Il faut forcer l’interprétation sur les nuances de teintes et les zones blanches avant de discerner un réel travail sur la lumière.    

        Jérôme Zonder redessine des assemblages faits d’images qu’il reproduit in extenso à la mine de graphite sur papier. Traité dans un style proche de l’hyperréaliste, chaque sujet est la plupart du temps centré sur un fond noir au centre de grandes feuilles rectangulaires. L’essentiel des œuvres exposées rappelle l’esthétique pointilliste « du touché du doigt » et peuvent faire songer au travail de certains portraits de Chuck Close ou encore à des compositions de Erro (mais en moins conceptuelles et moins ironiques) voire des essais d’interprétations documentaires d’un modèle donné. S’il ne s’agit pas d’assemblages préalables, les autres œuvres semblent se limiter à des images photographiques reproduites à l’identique en noir et blanc au crayon de papier.    

        L‘esthétique des œuvres questionne, tant l’ensemble de la recherche plastique paraît mince. La répétition d’indices d’inexpérience technique ou de diversité dans l’expérimentation plastique alourdit les œuvres et interroge quant au travail d’incubation créatrice fondamentalement liée à l’invention vs l’engagement sinon la recherche d’instauration artistique. La faiblesse récurrente des compositions où le centrage du motif n’active chaque fois aucune force visuelle particulière, la banalité graphique et l’absence d’imagination sensible du geste du dessin exécutant sans autre ambition de facture qu’un effet de trame supposée tout cela stupéfie d’inintérêt et fait que l’imposant labeur de l’artiste paraît se cantonner à un exercice scolaire, sans lumière critique ni singularité technique voire d’articité. De sorte qu’en dépit de l’étendue imposante de leur format, chaque dessin ne répond que de solutions d’exécutant où rien n’évoque une trouvaille ou un élan disruptif d’interprétation plastique.

 

Fabienne Gaston Dreyfus chez Galerie Fournier    

      « Voyager léger » est le titre ou le thème de cette nouvelle exposition de Fabienne Gaston Dreyfus. L’artiste excelle dans la conservation d’un style et d’une technique (ou une manière) dont on ne comprend pas bien si elle compte principalement s’exprimer à partir d’un geste du pinceau, d’un débit de couleurs crues ou d’un paradigme de composition où l’addition et la superposition des formes est la règle. On se demande encore si la question poïétique de l’avancement de l’œuvre à faire l’inquiète, tant chaque objet pictural semble apparemment déjà arqué sur un paradigme établi. Quelle que soit l’œuvre le spectacle d’une peinture facile à regarder s’impose ainsi sans réserve. Mon sentiment à la vue des apparences perceptibles en 2019 demeure : ça reste original, peu subtil sur le plan technique, d’une polychromie aussi éclatante et chatoyante que sommaire… C’est agréable à regarder, d’un commerce sympathique avec l’abstraction. On se lasse toutefois assez vite d’une production d’agrément à chaque œuvre et peu dérangeante sur la recherche plastique… mais ça reste joli et plaisant. 

 

Jim Dine chez Templon, rue du Grenier Saint-Lazare    

       Dès l’entrée dans la galerie, c’est la claque. Le spectateur est saisi par une émotion esthétique intense devant un grand tableau, immense d’engagement pictural. On est face à un mur à la fois à l’état brut (on peut imaginer la paroi d’une grotte), un mur réinventé et empeint (on peut y surprendre le plat frontal du tableau) et un lieu peint (on peut le concevoir à l’aune d’une captation de street artiste). Face à un arrangement visuel simultanément en deux, trois et poétiquement en quatre dimensions, le regard flotte (ça tombe bien, Jim Dine y a inséré en plus un motif linéaire informe). Plus encore, la vie d’une œuvre en train de presque s’autoproduire suggère l’idée d’un mouvement créatif initié autant par la contemplation immobile que par l’enregistrement d’une mobilité simultanément in motion et brièvement pausée. Plus encore, avec sa manière de réinvestir le centrage formel d’un sujet par la rigidité de son emplacement, en s’inspirant des apparences possibles de la matière, de la lumière ou des silhouettes, en déjouant le risque de clore plastiquement le tableau, l’artiste parvient à rendre poétique l’idée inverse d’un déploiement à la fois formel et narratif de ses dispositifs. De sorte que partout dans l’exposition, qu’il s’agisse de sculpture ou d’installation suggérée, en s’appropriant avec ironie l’idée d’un trouble sensible depuis les signifiants plastiques à fois conventionnels et personnels de sa pratique, Jim Dine disrupte avec  le confort d’un regard et d’une œuvre finie. 

 

Hoda Kashiha chez Nathalie Obadia    

        « I am here, I am not here » thématise et guide l’essentiel des compositions des divers tableaux exposés. On perçoit sans difficulté beaucoup d’influences et de sources d’inspiration : l’iconographie BD et une esthétique « cartoonesque », des réminiscences de pop art et du cubisme, quelques partages avec des engagements « philosophico-sociaux » et quelques discours formalistes sur le caché et le dévoilé, le révélé et le censuré formalisés et scénarisés par l’art plastique conceptuel des années 70… On remarque en même temps qu’à chaque composition sont ajoutés et entremêlés des gestes de dessin narratif. L’artiste d’origine iranienne, à la fois sensible et coutumière, colle, superpose et combine ainsi ce qu’elle a extrait par plans dans des compositions hétéroclites où le fragment semble à la fois faire loi et servir de guide de compréhension esthétique. Partant, chaque opportunité d’évocation trouve son style dans les manipulations habiles de toutes sortes de techniques d’expressions visuelles : techniques simultanément graphiques et picturales, apparences photographiques et parfois trompe-l’œil cinémato-graphiques, effets optiques… L’artiste engage par ailleurs son opinion sur les normes sociales et les codes sociaux dans  ses peintures, notamment celles du genre. Partant, on devine que son art plastique des collages et des plans de montages, sa faculté à mobiliser les débordements ou les passages des formes les unes par rapport aux autres expriment allusivement un point de vue autonome sur la fluidité des choix de vie possible. En marge de son esthétique particulière, chaque peinture s’avère à la fois translucide et cryptée. 

 

Tudi Deligne galerie Mariska Hammoudi    

        Il s’agit exclusivement de dessin à la mine de graphite ou au crayon fusain sur des feuilles de grandes dimensions. Réunies sous le thème « Disputes académiques », Tudi Deligne soumet des œuvres picturales d’artistes réputés à leur réinterprétation onirique. Revue, repensée et ré-imaginée au moyen de techniques numériques, chaque œuvre a servi de prétexte à des mélanges, des torsions et des transformations visuelles et stylistiques. Prise à partie et soumise à l’imagination débridée de l’artiste, les peintures d’origine semblent à la fois dématérialisées et remuantes dans une ambiance gazeuse d’univers fantasmatiques.     

        L'excellence technique du dessinateur dans la description des formes, l’expression lissée des lumières et des ombres frappe d’emblée le regard. L’espèce de neutralité photographique du geste constamment fondu jusqu’à l’effacement dans l’image recherchée est le second aspect qui retient l’attention. Le regard se fige et tout semble quelque peu gelé dans ces productions où le perfectionnisme du savoir faire confine à un fabriqué plus artisanal que projectif. Confronté au laminoir d’un désir de perfection analogique, on reste, du coup, en attente devant un travail dont l’instauration se glace sur la fin d’une apparence plastique.    

         En marge de ce qu’il présente comme des études en devenir, l’artiste a affiché un texte d’esprit philosophique sur sa démarche. Dans un vocabulaire riche et documenté sur la recherche esthétique, son argumentation use des référentiels comme une grille magique. Autre manière de poser que l’œuvre qui s’y photographie peut s’égarer dans le spectacle d’une intention théorique en oubliant parfois d’être techniquement légère.

 

Philippe Ramette chez Xippas    

      La galerie indique, ou du moins prévient comme dans un lapsus révélateur : « Dans la conti-nuité des œuvres précédentes… ». Si, précédemment, les œuvres de Philipe Ramette pouvaient paraître ironiques et gentiment surréalistes, cette exposition sans autre imagination que celle qui consiste à reproduire à grand frais des gags éculés d’esprit Dada ou Panique sent le sapin.

 

Côme Mosta-Heirt galerie Eric Dupont    

       « Mon activité première est le travail de volumes peints dans l’espace ». Côme Mosta-Heirt poursuit son travail conceptuel sur l’alliance du dessin et du volume. La scénarisation est teintée de théâtralité des œuvres : des sortes de stèles imposantes mêlant des blocs de verre « tachés » de couleur et de bois brut, des constructions en bois « distraitement » cubistes posées à même le sol, des assemblages de petits tasseaux en bas reliefs « hasardeusement » peints, tout a une apparence apparemment ponctuelle et semble évoluer comme des fantaisies. En un sens Côme Mosta-Heirt badine avec l’instauration combinée des échelles, des surfaces et des masses, il ironise avec les socles, trouble en frisant avec esprit la monumentalité. A travers ses références avec le cubisme, le Minimal Art et l’Arte Povera – voire, prosaïquement, l’art abstrait – son travail n’est pas seulement plastique et prospectif, il feinte cette une fausse légèreté que créer demeure une aventure à risque.

 

Jean-Baptiste Boyer, « Les portraits d’âmes », galerie Laure Roynette    

        L’anachronisme est difficile à accepter pour beaucoup d’artistes. Par « mal accepté », je veux dire qu’ils l’ignorent quand, par « mégarde », il pointe son nez et prend l’aura d’un laspus, ou quand ils expliquent doctement y échapper grâce aux thèmes qu’ils exploitent, aux références culturelles qu’ils disent dépasser, au mieux que leur art traverse l’histoire de l’art en restant actuel, voire qu’il est « d’avant-garde »…mais sans amnésie. A travers sa personnalité flamboyante et sa créativité ironique, Picasso a toujours été un contre exemple positif du risque d’être ou d’oser être inactuel.     L’idée que sa peinture est surannée jusqu’à la caricature n’affecte pas Jean-Baptiste Boyer. L’artiste produit avec sérieux ses antiquités dans un style ténébriste qu’il croit être celui du Caravage, il met en scène des allégories littérales qu’il pense actuelles et in fine produit des peintures pour « Demeures et Châteaux ». Rien à apprendre de cette exposition datée au point d’être ennuyeuse, rien à imaginer à partir de ces peintures férues de technique et réalisées à la manière de… mais qui, dans le détail, s’avèrent bien minces et sans relief quant au dessin et au coloris. 

 

Adel Abdessemed, « Out, out, brief candle » (Eteins toi, éteins toi, court flambeau) chez Continua      

       Adel Abdessemed aime l’expression théâtrale et ne recule devant aucune possibilité de cons-truire son travail plastique comme s’il devait toujours tenir d’une alliance instruite faite d’actualité, d’engagement et d’expression artistique personnelle. Rien de ce qu’il produit ne s’écarte ou ne se détache de l’insertion de sa pratique dans l’inspiration venue du monde. On est donc sur du narratif et du symbolique, de l’allégorique et du concept d’illustration. Il faut avertir ou dénoncer par l’installation, proposer une relecture ou encore la re-présentation et l’assemblage métaphoriques : la noirceur de l’actualité et plus largement du monde inspirent chaque œuvre d’une couleur noire effectivement monochrome.    

        La diversité des moyens plastiques et des réalisations que se donne l’artiste mis hors de cause, on observe en même temps que l’expression ou la composition générale des œuvres peinent a échapper aux conventions académiques du sujet focalisé et centré dans un cadre. De sorte qu’allégorisée et traduites en bas relief ou interprétée en sculpture, chaque composition plastique reste confinée à la « réglementation. » Au bout du compte, bien que se présentant comme moderne et éclectique dans ses choix de conception et d’expression formelle, l’artiste s’en tient à des normes. Ne parvenant pas à arriver à questionner en profondeur l’étendue des moyens plastiques d’expression à sa disposition en se limitant à l’analogie, que ce soit du point de vue de leur thème ou de celui de ses potentialités d’évocation (sa sculpture du "Coup de boule de Zidane" concurrence avec brio l'inintérêt et la sottise olympique des "Balloon dog" de Jeff Koons), chaque œuvre bute sur les finesses suggestives qui font signes d’un usage sensible et nécessairement complexe de l’allégorie. En gros, si la ressemblance avec le sujet traité y est, néanmoins la mise en forme apparaît banale et peu créative.

 

John Chamberlain chez  Karsten Greve    

      Nouvelle présentation de sculptures de John Chamberlain par la galerie avec laquelle il a collaboré dès 1970. La force créative du sculpteur stupéfie et fascine dans chaque œuvre. A travers son sens des silhouettes « informes », sa pratique personnelle du volume peint et sa sensibilité particulière, l’espace, la lumière et le dessin des rythmes, le métal dont il s’est approprié la matière d’expression s’expriment chaque fois dans un élan et un souffle d’auteur incontestables. 

 

Alice Neel à Beaubourg    

       C’est peu dire que sa peinture est politiquement et socialement engagée, revendicative et véhémente. C’est peu dire encore que sa conception du travail pictural, la plasticité que ça peut mobiliser, tout cela lui semble sans intérêt. Alice Neel cultive sa manière descriptive rudimentaire par un dessin analytique souvent bâclé, régulièrement réduit à des cernes gras autour des formes, appuyés pour décrire littéralement. Conforme à sa vie militante féministe de gauche, l’artiste déploie un art essentiellement dénonciateur des injustices (racisme, pauvreté, machisme etc. dans son pays, les USA).    

         Avec sa plasticité misérabiliste, son style quelque peu naïf et décomplexé, Alice Neel excelle en même temps dans des compositions qui, au début de sa carrière d’artiste, rappellent les caricatures politiques de Georges Grosz ou Otto Dix. Dans une seconde partie de vie dévolue au portrait, rien ou presque ne change. Qu’elle portraiture les habitants de la Factory d’Andy Warhol (et Warhol lui-même dans un portrait charge hallucinant) ou ses amis de passage, la même désinvolture, la maladresse sinon l’ironie face à l’excellence technique servent fréquemment d’alibi pour incarner les corps physiques dans des images toujours plus crues et moins conventionnelles.    

        On ressort de l’exposition à la fois troublé et dérangé, ne sachant que penser de cette pratique ou cette esthétique sans reconnaissance. Alice Neel emporte l’empathie par ses sujets et ses engagements de femme et de citoyenne. Sa peinture où la recherche plastique se borne à des descriptions à la fois réductrices et littérales laisse parallèlement perplexe quant aux limites expressives que l’artiste semble vouloir poser comme un préalable à leurs images. Par ailleurs, on est ça et là déstabilisé par des prouesses plastiques sidérantes : la restitution et l’expression dessinée des mains ou de certains gestes de ses modèles surprend parfois par les qualités anatomiques et suggestives de leur dessin. Et parfois encore, on ressort convaincu par un style incarné et sans complexe qui s’affiche comme une vérité arbitraire d’auteur.