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Trois expositions, trois pratiques, etc…

07/01/2026

Didier Mencoboni, Jean Christophe Norman, Franck Chalendard, chacun pour soi.

Episode XIV vs « Immencità » par Didier Mencoboni chez Eric Dupont

       Le minimalisme pictural de Didier Mencoboni, à la fois aussi processuel et intuitif qu’historiquement ligné surprend.  Ses peintures semblent devoir aller de pair avec l’idée d’un mouvement formel en même temps qu’elles sourcent des expressions visuelles reconnues : on ne sait de quoi ce minimalisme s’inspire, s’il résulte de cheminements personnels et imaginaires alors que le peintre risque l’étude conceptuelle de son travail à l’œuvre. L’Intitulé de l’exposition, « Immencità » résonne simultanément d’une chanson italienne, d’une suggestion de paysage ou d’espace environnemental en même temps que de multiples procédures d’expressions plastiques où l’histoire de son art procède par chapitre.

Les tableaux sont de tailles modérées, suffisamment petits pour suggérer un climat intimiste, et assez étendus pour en s’en détacher. Ils sont présentés comme une sorte de partition tout en s’affranchissant du mur comme des objets posés. Leurs silhouettes sont à la fois rectangulaires et vaguement ovoïdes, à l’image d’espèces d’empreintes digitales. Ils sont polychromes, peints all over dans un style pointilliste afin obtenir des effets de lueur colorée : le mieux est de les regarder en série ou séparément, à la fois de très près et à distance ou encore passer devant lentement. In fine, leurs points de couleurs pullulant en myriades, l’incarnat des œuvres se disperse en miroitant des sensations d’environnements à la fois écrus et colorés dans une atmosphère d’immatérialité.

       Mencoboni n’aime pas trop les coins carrés. Les tableaux ronds (les tondos) comme les surfaces hybrides et à priori sans pédigrée ont ses préférences. L’intuition dont cette pratique fait seuil d’un goût pour l’aventure s’accompagne d’un attrait paradoxal pour les compositions rigoureuses. On remarque que dans ce brouillage voulu, les « immencità » silhouettent une géométrie hybride et hasardeuse où l’apparence combinée d’un plan, d’un écran et d’une surface prégnante vaquent sans statut définitif. Yves Klein, que Didier Mencoboni a beaucoup regardé, arrondissait déjà à sa façon les coins de ses tableaux monochromes pour, je pense, déconstruire/dématérialiser virtuellement leur apparence rectangulaire et justifier par métaphore son art pictural dans une sorte d’univers infini, multiforme et partout exprimable. Le rectangle seulement approximatif des supports étant « réfuté » et la silhouette comme la surface de ses « Immencità » semblant contradictoirement servir d’alternative au support, ne peut-on pas imaginer le travail pictural de Mencoboni comme un travail sur l’image de la « chose picturale » quand elle est pensée comme une métaphysique du support d’expression ?

         Les petits points ronds et multicolores ont été déposés par milliers avec un Rotring. Ça a pris de heures de remplissage, d’étendage et de diffusion, de sensibilité et de réalisation des lueurs colorées projetées. D’un coup, le regard, aussi vaguement dispersé qu’incarné par sa portion d’image parcourt une étendue et un paysage mental, le déborde, fait de l’œuvre une atmosphère aussi virtuelle que picturale, in progress factuellement. L’effort de composition accaparé par les deux efforts d’attention et de retrait de l’œil dans chaque œuvre, les points comme les zones colorées créées avec leur nombre dispersé, tout propage également des présences et des passages d’images. En se singularisant sur le mur, les tableaux apparaissent moins comme une série ou une variation qu’en tant que compositions se recomposant en permanence. On songe qu’il ne s’agit pas pour Didier Mencoboni de seulement construire un ensemble mais apparenter des projets visuels singuliers et les incarner à travers des expressions visuelles particulières. Toutes choses égales, dans chaque tableau, chaque lueur lumine.

        Telle que l’artiste la considère, la prudence artistique tourne à l’avantage de ce qui est visuel dans l’œuvre. En haussant son travail de traits combinés d’une expression volumétrique et d’images à la fois en deux et presque quatre dimensions, Didier Mencoboni hisse sa conduite au niveau d’une pensée générale sur ce que le regard commande à l’art. L’attention flotte, divague, mue en songe et peut-être en mirage ; ça vacille, ça s’évide ou ça tourne au gazeux, jusqu’à se définir par le plaisir de l’errance. s’agit-il de cette fabrique de rêveries que chaque artiste attend d’un univers d’art et, qu’à sa façon, immense voyageur qu’il devient, chaque spectateur espère vivre ? On médite…

Les « World News » très picturales de Jean Christophe Norman, Galerie C

         Les World News regroupent des paysages peints sur des journaux selon un dispositif plastique conceptuel combiné de recouvrement, d’oblitération de la une d’un journal et la remise en perspective des textes qui s’y trouvent. Le mode d’inspiration, le principe d’intervention, voire la  conception des œuvres, tout cela n’est pas nouveau : il a pu servir d’engagement social ou politique, artistique à nombre de plasticiens, à travers l’Art Conceptuel, notamment. Il s’agit dans la plupart des cas de tenter un dépassement ou de nouveaux maillages entre un texte et une image. L’activité plastique de l’artiste est sensée en révéler, illustrer ou transgresser l’aspect, sinon un contenu qu’il lui trouve poétiquement.

         Les paysages à la fois traduits en pochades et minutieusement imaginés déploient des natures et des espaces reconstitués. Les peintures tremblent d’un spectacle admirable pour Jean Christophe Norman. Dans chaque composition, la partie dévolue au ciel apparaît presque toujours supérieure à celle du sol qui, en écho, se confond avec la découpe du bas de la page de journal servant de support, de sorte que ce sont des cieux d’opéra qui occupent l’essentiel de la subjectivité du peintre à l’œuvre. On scrute un artiste immobile en méditation ou prenant son temps de voir ou lire ce qui est artistique sous ses yeux, un peintre piéton féru de lectures, observateur et conteur à la fois, un habitué des voyages réels ou fictifs, amateur de pratiques photographiques narratives ou faites d’instantanés, de visions constituées d’images factuelles ou opportunément plus esthétiques que réelles… Les World News reprennent et continuent en ces sens mélangés le travail simultané de lectures, d’écritures ou de transpositions multiformes développées avec l’apparence terrestre et céleste de l’œuvre environnementale présentée la Biennale le Lyon en 2024.1

Peter Greenaway suggérait dans une exposition mémorable qu’il faut voir les ciels comme des « machines rhétoriques »2 et des émanations : « On peut difficilement peindre un ciel, seulement ce qui le traverse ».2 Jean Christophe Norman aime les ciels remués de nuages épiques et de lueurs spectrales, les cieux embrumés qui écrasent le sol commun et se déploient en impressions comme des fantasmes de naissance ou de fin du monde. Quoi de mieux qu’un ciel pour parler ou faire parler de ce qui se passe sur terre ? De François Desportes, John Constables à Delacroix ou Eugène Boudin, Pierre Henry de Valenciennes et James Whistler, les ciels saisonniers, déments ou élégiaques ne manquent pas de susciter ou correspondre avec des récits auxquels on les voudrait « naturellement » associés : on les voit simplement évocateurs. Les ciels de Jean Christophe Norman réduisent la terre à une bande marine ou une plaine virtuelle ; aériens par définition, ils suggèrent l’association d’un dispositif de bas de composition plastique avec une étendue conventionnelle et un perron admoniteur. Au-dessus, c’est World News…je subodore Jean Christophe Norman immobile, « la tête légère »2, à la fois attentif et affairé à sa place de regardeur.

1 : « Le fleuve sans rives » Hans Henny Jahnn, 2024, Installation composée de mille pages peintes à l’huile et à l’encaustique. Création pour la 17e Biennale de Lyon. 2 : Peter Greenaway, Le bruit des nuages, catalogue, RMN 1992.

 

Franck Chalendard fait souffler « Le vent où il peut » chez Ceysson&Benetière

    L’exposition réunit des œuvres sur toiles et en relief, d’un tachisme revendiqué. Les peintures par conséquent abstraites dans un style à la fois peint et en relief se présentent comme des tableaux réalisés « coup de pinceau après coup de pinceau ».1 Dans la galerie,  il y a aussi des sculptures faites de morceaux de bois assemblés sans programme ni intention et pareillement tachés de couleurs. Outre leurs apparentements avec les Combines painting de Robert Rauschenberg, les assemblages peints de Franck Stella ou bien de très loin quelques suggestions comparatives avec des sculptures monumentales de Mark di Suvero, les œuvres qu’on présente et qu’on « vend » comme un état pictural1 recherché (esquissé, structuré, esthétisé… ?) peinent à dépasser la plasticité balbutiée d’un essai d’art.

1 : « Le vent souffle où il peut », Eric de Chassey, commissaire. Ces indications/explications créatives sont dans le texte de présentation mis à disposition.