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19/02/2026
De Martial Raysse, de Claire Borde, de Tania Mouraud, de Caroline Reveillaud…
Martial Raysse chez Templon
L’exposition se présente comme une rétrospective de peintures et de sculptures produites ces dix dernières années. Faisant suite à sa précédente rétrospective de 2014 au Centre Pompidou, Martial Raysse continue de peindre des tableaux savants, pétris de références et de clins d’œil à des maîtres passés. Les peintures d’un format souvent monumental avec des allures de peintures murales représentent des personnages souvent de face, rassemblés en groupes comme pour des photos de familles ou de troupes de théâtres posant pour la postérité. De leur côté, les titres fonctionnent comme des allégories. Les couleurs sont variées, des effets de lumières parcourent les peintures, très peu d’espace en profondeur, compositions globalement centrées et occupant l’essentiel de la surface disponible. Les silhouettes sont simplifiées au risque d’une schématisation conventionnelle, le geste du dessin et la mise en couleur font chacun penser à un travail exécuté ou brossé rapidement, ou bien dans un faux style d’esquisse peinte…
Problème(s) : Le style achoppe sur les qualités tant techniques que plastiques pourtant revendiquées. Le geste du dessin dénote un tracé plus souvent approximatif et creux que « féroce » pour reprendre une définition d’Ernest Pignon Ernest qui sait y faire sur la rigueur du dessin. Surtout le dessin est sans naïveté maline comme Matisse ou Picasso ont pu ironiser sur la technique : d’un mot le geste est peu créatif, inélégant. C’est également mal « mal peint » quand ça se veut direct, les teintes sont souvent peu colorantes voire atones, sans matière et peu travaillées. Raysse, qui dit pourtant bien connaître l’art italien des XVIe et XVIIes. semble méconnaître sa science restitutrice du dessin autant que le trait d’esprit et la sagacité de la sprezzatura qui le traverse et qu’applique à sa façon sans cesse Ingres, que Raysse dit être pour lui une référence.1 Naguère proche des Nouveaux Réalistes et du Pop Art, l’artiste, en ces temps narquois et poétiques a évolué vers un art référentiel d’esprit conservateur, historiciste voire narratif et vaguement descriptif/symbolique, quand il n’a pas simplement régressé jusqu’à devenir pauvre plastiquement. En conséquence de quoi, ne restent que des diatribes personnelles et des ressentiments égrenés d’interview en interview à propos d’Ingres, Picasso, Matisse, Francis Bacon ou Gerhard Richter, entre autres.2 Dans l’exposition, où on peut par ailleurs oublier les sculptures également sans autre intérêt particulier qu’une manière illustrative3, seules les plasticités de trois tableaux4 évitent de songer que la production de Raysse confine depuis longtemps à l’insignifiance5. Pas de quoi penser à un artiste phare.
1 – Sprezzatura : 16e s. Évidence et mystère désignent et apparaissent dans cette « désinvolture » où fait signe une apparente « nonchalance » voir un « art de cacher l’art » dans l’exécution du tableau. Le propos de la Sprezzatura est de montrer comment l’esprit de synthèse s’ironise et feinte discrètement l’érudition. 2 – Raysse a évidemment le droit d’être à contre courant ou de ne pas apprécier des artistes qui l’ont précédés ou qui sont actuels. Ses propos arbitraires sur le dessin d’Ingres, Edouard Manet, Henri Matisse, Picasso, Francis Bacon ou Gerhard Richter tous qualifiés entre autres sottises de piètres techniciens et de mauvais peintres etc. sont à minima consternants. Revue Transfuge, n¨194, janvier 2026. 3– A comparer avec l’étroitesse sculpturale de l’ensemble installé devant le siège du Conseil Economique, Social et Environnemental situé place d’Iéna. 4 – « Femme obscure » (2012), Songeuse Roxane, 2013, « La belle jeanne », 2017. 5 – Ce dont la rétrospective de 2014 au Centre Pompidou faisait craindre depuis la série « Loco Bello » en 1975…
Les regards poétiques de Claire Borde sur les limites de l’œuvre à la galerie Convergences.
En intitulant son exposition « Là où naissent les songes », Claire Borde veut-elle que l’œuvre peinte défie poétiquement les limites de son support physique? Ses tableaux de taille intimiste sont de deux catégories : l’une presque géométrique et l’autre aux confins de l’abstraction lyrique évoquent un geste pictural qui dérange subrepticement son lieu d’expérience jusqu’au dénudement. Les œuvres oscillent ainsi entre présence et immanence, sans qu’on puisse dire quelle priorité l’artiste a pu choisir entre les deux sensibilités, l’essentiel se veut un sujet de tableau par lui-même.
Les peintures « géométriques » sont faites d’aplats monochromatiques. Pas de bords intègres, des zones limites longeant irrégulièrement chaque support sur ses marges évoquent une découpe spatiale arbitraire et imaginaire de la surface peinte. En fait, la couleur déborde partout, s’immisce dans des tracés dont l’artiste se sert en même temps pour souligner les périmètres de chaque surface sans les décrire ou les prononcer absolument. Le regard flotte jusqu’à se chercher dans chaque peinture. En s’y reposant durant un ou plusieurs temps, il tente d’y briguer un statut pendant qu’il la rêve et la peuple plutôt qu’en la parcourant en flânant, il profite d’y errer sans se défaire de son objet sensible.
D’une façon quelque peu paradoxale esthétiquement, les œuvres dans un style abstrait teinté d’expression lyrique drainent aussi une aura d’intimité. Pour y parvenir, Claire Borde a d’abord créé son papier en détournant et en actualisant son fond de papier ancien pour l’accorder à son programme d’art. Au bord de sembler être des relevés/notations et des croquis rapides, chaque œuvre instille de la gestualité, des manières d’effusions brutes, d’émergences fugaces ou de saisies et des manières de traces sur des fonds couleurs de sable. Claire Borde a t-elle cherché à enregistrer ou à incarner les souffles furtifs de micro effets de dessin exclusivement sensibles ? Là encore, pas de limite d’échelle pour l’œuvre à voir, ils faut que le regard semble intemporel, qu’il vive dans un immense microcosme. Pour l’artiste, il est prioritaire que sa subjectivité intérieure vibre avec l’insertion irréductible d’une éternité d’où naissent ses songes d’artiste.
« En rêvant d’être un papillon » Tania Mouraud, chez Cesson & Benetière
Sans en avoir l’air, il s’agit d’une petite rétrospective dans laquelle des œuvres récentes intitulées Borderland, imprimées en encres pigmentaires, illusionnent comme s’il s’agissait de « vraies » peintures sur toile.
Tania Mouraud pratique depuis toujours l’art conceptuel et sensible d’être en toute circonstance d’une créativité à la fois technique, intuitive et imprévisible. On ne s’étonnera donc pas de traverser diverses époques au cours desquelles elle a défié toutes les manières possibles que le médium photographique a d’être conceptuel et l’aura des arts visuels.
Inspirées par des paysages en train d’être reflétés par des plastiques destinés à l’ensilage du fourrage, les peintures/photographies récentes intitulées Borderland et exposées dans cette modeste rétrospective montrent explicitement qu’en matière de curiosité et d’étonnement, Tania Mouraud conçoit, rêve ou papillonne artistiquement en investissant dans chaque œuvre autant de savoirs faire que de curiosité plastique et de bonheurs esthétiques d’enfant.
Il s’agit donc de peintures de paysages et en même temps d’instantanés de reflets et d’apparences captés sur des emballages translucides. Les aléas et les plis du paquetage rendent les images informes, spectaculairement abstraites : tout est devenu taches et aspectuel, tout est images d’« à peu-près, ou accidentel. On songe à Alexandre Cosens ou Turner. Ça s’emporte dans du Bazaine ou du Pollock. Ça fait sens et ça semble ne pas avoir d’objet ou d’intitulé inscriptible ou mémoriel. Reste à évoquer un pur bonheur de ne rien comprendre à ces œuvres aussi étrangement picturales que mystérieusement photographiques, de s’émouvoir de leur spectacle fait de gestes, de taches, aussi ensembliste que détaillé dans ses empêchements fabuleusement esthétiques.
Les leporellos sculptés de Caroline Reveillaud à la Galerie Florence Loewy
Caroline Reveillaud sculpte des histoires à partir de coquilles de bivalves. Ses sculptures, sortes de bas reliefs enchâssés dans des structures entre coffrage et vitrine associent des narrations fictives à des mélanges de formes de stèles et de livres en accordéon. En présumant autant de croisements plastiques que de sens conceptuels aux œuvres, le titre de son exposition intitulée « Biomimético-imago » devient un montage sémantique énigmatique pour des commencements d’histoires à écrire.
Un leporello définit un objet de lecture qu’on peut déployer comme un accordéon pour une liste aussi bien qu’un récit continu en images.1 Avec leurs apparences d’ouvrages de lecture et de forme à regarder, les sculptures en accordéon avec leurs plans en forme de plis alternant entre l'avant et l'arrière et leurs volumes de bas-reliefs idéographiques de Caroline Reveillaud font davantage penser à des récits en image qu’à des productions impliquant des problématiques spatiales. Flanquées de leur aspect de frise, les œuvres dont chaque élément n’échappe pas à une forme en deux dimensions font aussi songer à une bande dessinée.
Dans la suite de l’intitulé de l’exposition, pour le spectateur et potentiellement chaque leporello, chaque histoire voit les reliefs et chaque compositions avec ses bivalves insérés apparaître dans des perspectives de bioinspiration.2 Le pourtour des sujets/objets, les dépliements des leporellos décrivent des œuvres flottant entre le choix de la troisième dimension et des fictions narratives en deux dimensions. Tout fait face et tout s’incarne en même temps dans une plasticité mutante.
Les hybridations plastiques des œuvres, l’intitulé pour le moins énigmatique de l’exposition, et toutes choses égales, l’intérêt créatif de ce travail aussi sculpté que livresque et illustratif vibre quand, sans contradictions apparentes, le regard circule et « s’accordéonne » avec les aléas de procédés opposables.
1/ Leporello, c'est d’abord le nom du valet de Don Juan dans l'opéra de Mozart, qui notait le nom des conquêtes de son patron dans un petit carnet en accordéon. 2/ la bio-inspiration s'inspire de phénomènes que l'on peut observer dans la nature, qu'il s'agisse de comportements d'animaux, de plantes, de phénomènes physiques ou de principes naturels