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Peindre, travailler ! Créer, travailler : oxymore

23/10/2018

Dans Pour les oiseaux, John Cage explique son art par une attention perceptive mêlée de détachement assumé. Admirateur des « Nymphéas » peints par Claude Monet, Barnett Newman rejoint Meyer Shapiro qui estime qu’en distinguant le sujet de l’objet dans la peinture, l’impressionniste a libéré les artistes. Est ce aussi déjà l’analyse dont Marcel Proust se réclame quand, parlant de Chardin, il présume que « le peintre avait proclamé qu’une poterie vulgaire est aussi belle qu’une pierre précieuse, qu’il avait proclamé la divine égalité de toute chose devant l’esprit qui les considère, devant la lumière qui les embellit, il nous avait fait sortir d’un faux idéal pour pénétrer largement la réalité… » Etre abstrait, faire en art abstraction de la pure description pour « largement pénétrer la réalité », lui substituer une distance formelle, sensible, conceptuelle, afin de l’imaginer sans la singer, lui opposer une science de l’art en action par exemple… Se souvenir qu’Henri Michaud a publié « Emergences Résurgences ».

Ëtre en ce sens hors sujet et dire qu’il s‘agit de relier deux sujets, une actualité et un artiste, voire n’y rien rapporter de particulier à l’un ou à l’autre et feindre le manque de discernement et partir ailleurs avec le même regard flottant prôné par Cage, tenter l’aventure de parcours autres, rire en avançant que d’autres perspectives sont soutenables… « Jouer au con » pour essayer une autre pente…

Autre piste : « Faire le con », comprendre de travers ou l’envers, s’étonner bêtement, presque animalement. Suggérer avec humour que les autres rapprochements et l’autre berge espérée, l’autre berge hier ignorée mais possible, refusée mais insoupçonnée, comme une ile brusque, comme un monde aujourd’hui imprévu et demain cohérent, prometteur et provisoire, encore provisoire… L’artiste draine avec son travail des techniques, et autant de débordements bêtes à partir desquels il pense toujours possible d’engager des rives « extraterrestres ». Il s’amuse à ignorer le dogme pour expérimenter « ailleurs », pour le bonheur du hasard et par fausse naïveté, pour le plaisir de suspendre un chemin tracé ou, sans irréalisme, « imprévoir » l’imaginable. Inimaginer en quelque sorte. In-imaginer !

Ce que peindre engage…? Ce qu’un(e) artiste retient ou récuse, efface partiellement en totalité pendant son travail ; le sens imprévu d’une perspective nouvelle ne peut qu’entrainer de nouvelles recherches. Qu’imaginer produire, quel état conserver, retenir ou laisser librede se produire ? Ces quêtes d’accords, Eugène Leroy les évoquent de son côté quand il dit « Je crois que je n’ai pas voulu faire une belle toile, j’ai simplement voulu faire de la peinture. » On conçoit en écho qu’il ait sans cesse repeint ses œuvres, qu’à la fin, il ne reste comme œuvre qu’une épaisse et dense croute de peinture, ou comme Cézanne des œuvres jamais finies. Comme Chardin et Proust, Monet et Newman, Leroy a constamment su sortir des évidences premières du sujet pour n’aborder sa peinture qu’en peignant, rendre remarquable son objet même, puiser dans son incarnation l’intelligence de toutes les distances possibles.

C’est en substituant librement des relations à découvrir contre tout résultat durable, en traitant sans paradoxe des problèmes techniques comme des propos questionnant, tactiques ou imprévus mais opportuns qu’on présume qu’une œuvre ne peut qu’échouer à être sensible quand son auteur les ignore comme champs d’expérience(s).

S’éloigner de la figuration et de l’anecdote, et pour cela, vouloir ou feindre être hors sujet, hors course, hors propos, hors cadre, tout cela évoque un travail exposé au vent, ses mouvements, un travail à la recherche d’émergences et la révélation, un travail fondé sur la déprise. Le projet du tableau entraine quantité d’expérimentations à travers son format, l’orientation de celui-ci, l’étendue qui se dessine, l’espace qui s’annonce, se déclare, s’étend, s’informe. Manet illimite sa peinture aux confins de paysages, Newman s’appuie symboliquement sur l’oxymore de champs incertains mais uniformément colorés, Eugène Leroy extrait sa toile d’un labour devenu peinture, Bram van Velde, Geneviève Asse ou Pierre Tal Coat s‘essaient à des mesures métaphysiques du fond pictural… Tous s’adonnent à la recherche d’un langage personnel dont les articulations devant l’avancement de l’œuvre à faire supposent, sans l’interdire une apparence étrangement vide de mots, traversée par une pratique difficilement qualifiable. Suggérer qu’il s’agit d’un langage est même bizarre tant il parait autocentré, contraire au principe même de ce qui devrait en ce sens le fonder. Peindre n’est pas communiquer assène régulièrement Pierre Soulage.

On peut donc sans le vouloir décider de se tenir à la marge, chercher à subjectiver l’expérimentation par la réalité factuelle de l’ « expérimentation en train ». L’objectif est de concevoir le temps de peindre comme une histoire sans fin du plaisir de travailler « abstraitement » et sans attache, éviter l’arrêt sur image que peut entrainer l’anecdote d’un sujet externe.

Les artistes réunis pour cette exposition témoignent d’un faire savoir pictural d’abord imaginatif, détaché/aliéné par l’imagination du faire devrait-on dire, en plein voyage d’imagination. Leurs compétences à suggérer, transformer, susciter les forces surgissant de leurs laissers allers dépassent leurs productions apparentes, abstraites ou représentatives, et toute anecdote connue sur l’art.

Epilogue. L’exposition est reportée, indéfiniment. Trop de plaisir au travail poïétique.

A la Fiac.

21/10/2018

A la Fiac, proche de l’entrée, une œuvre somptueuse de Leroy, plus loin, découvrir la puissance d’une peinture de Lee Krasner (veuve de Pollock), puis une œuvre récente et bigrement intéressante d'Alberola chez Templon. Je tiens ce peintre pour un des artistes français les plus intelligemment créatifs. Retrouver presque furtivement des dessins admirables de Réquichot (mêlés à un hommage à Daniel Cordier). Pas bien loin, de belles œuvres de Motherwell dans des formats intimes (Quel bonheur d’avoir pu contempler une belle sélection d’Open par Motherwell chez Templon cet été) ; le plaisir de débusquer un dessin captivant d'Hannah Hoch, être impressionné par un Basquiat monumental et beau. Regrets devant le barnum inutile et vide de sens de la galerie Gagossian, l'épaisseur de papier de cigarette des œuvres chez Kamel Ménour et chez Perrotin, l’ensemble du one man show consacré à l’artiste Thilo Heinzmann, brillantes dans leurs vitrines faciles… Curieusement, c’est dans certains recoins de galeries discrètes que bons nombres d’œuvres éclatantes de sensibilité, d’audace créative et de beauté suscitaient de folles envies d’acheter et de collectionner de l’art.

« Rétrospective » Georges Mathieu chez Templon.

13/10/2018

« Rétrospective » Georges Mathieu chez Templon. Le ridicule d’une manière de  répéter sans le moindre esprit critique et jusqu’au ridicule des gestes, procédés de compositions et un style égotiste pour satisfaire un spectacle dont l’insignifiance esthétique est la marque et le fond conventionnés. Bernard Buffet, contemporain de Mathieu, avait en la matière déjà poussé l’absence simiesque d’imagination à un niveau qu’aujourd’hui encore on pouvait croire inégalé. Le cirque horriblement daté et grotesque de Mathieu ne doit pas faire oublier que la galerie Claude Bernard présente en même temps une sélection de peintures d’Eugène Leroy aussi somptueuses que réellement lyriques. Et sur son fil tout un art moderne de chercher la peinture avec sensibilité et créativité autre que le médiocre Mathieu.

Hermann Nitsch naufragé galerie RX.

10/10/2018

Hermann Nitsch galerie RX. J’avais conservé en mémoire ses « actionnismes viennois », leur théâtralité ultra symbolique, faite de sacrifices d’animaux, de fausses messes païennes ou cathartiques, prétendument antireligieuses et pour l’Art conceptuelles. J’avais en mémoires les photogrammes de ses films le montrant dégoulinant de sang humain (en réalité d’animal), de liquides et matières corporelles supposées de toutes natures…

Redevenu simple peintre, si on peut dire, l’homme, aujourd’hui marqué par l’âge expose ses dernières œuvres, des toiles de grandes dimensions sans titre, abstraites et violemment gestuelles. Rien n’est oublié des draps et pseudo linceuls naguères imprégnés ou souillés, des corps ouverts comme des bœufs écorchés, des organes rependus et de leurs liquides exposés au public, des bruits emportés de la cérémonie.

Quelques peintures de teinte jaunâtre reprennent le thème des fluides corporels. Pisse, humeurs s’y trouvent mobilisées en aspects de flaques, trainées et éclaboussures. Le rouge sang dégouline dans la plupart des autres tableaux, les envahit même. La merde, convertie en brun aussi. Des matières originelles, ne reste que ce que la peinture directement versée, répartie avec les mains et pétrie, labourée et séchée en boue et sillons épais sur la toile permet. L’artiste a visiblement voulu retrouver l’ambiance d’orgie et de lyrisme d’opéra des actionnismes d’antan. Reste ce qu’aujourd’hui l’image reproduit et rappelle symboliquement, ce que la peinture n’a pas transformé et que le peintre ne veut (ne peut) dépasser, ce qui, constitue sa marque et le date. Aussi imposantes et apparemment qu'elles soient, les œuvres ne tiennent qu’à cause d’un gigantisme esthétique à travers lequel le peintre tente de sauver ce qui n’est plus qu’une coquille vide et une apparence vaine.

Reste un travail de faiseur, seulement commercial.

Paul Armand Gette Galerie Incognito Artclub.

10/10/2018

Au 16 rue Génégaud, Galerie Incognito Artclub, l'exposition de Paul Armand Gette est subtile et inattendue, tendrement intime, espiègle et facétieuse avec le spectateur qu’il feint joyeusement de croire naïf. P.A. sait ainsi avec délicatesse acter l’intimité conjointe d’un sujet et d’un problème plastique en cultivant la rencontre fortuite et parfois cocasse d’une réunion d’objets et d’un appareil photographique instantané. Dans la galerie au nom prédestiné, son travail hautement artistique fait avec poésie rimer la prosodie d’effets de visions et des d’enregistrements fabriqués, en réalité « faussement » opportuns. Et c’est ainsi que ses œuvres, qu’elles soient photographiques ou simplement dessinées, que ses assemblages qu’ils fussent soutenus ou accompagnés par un tracé renvoyant à un entretien silencieux ou la fiction d’un rendez-vous secret, que ses assemblages,encore, formellement sous entendu par leurs puzzles aux accents érotiques, ou adroitement conçu comme des relevés objectifs peuvent visuellement s’accorder sur une douce musique.

C'est à aller voir. Sans hésiter !

Marion Charlet imagine ses tableaux d’intérieurs au Patiot Opéra…

06/10/2018

Quel est le présent de Marion Charlet ? Sait-elle seulement où elle se trouve quand, rattrapée par le besoin de peindre, elle choisit de supposer le plan par principe frontal de sa toile transformable en objet virtuel, sinon à définir ?

Marion Charlet élabore des images d’intérieurs de maisons composées de serres, de vérandas, de piscines intérieures, d’escaliers saisis en vue plongeante, de verrières et de portes vitrées, de balustrades transparentes, de sols carrelés ou mosaïqués…le tout en « un certain ordre assemblés ». Les espaces à la fois limités et transparents entremêlent l’intime et l’extérieur d’architectures complexes et de paysages luxuriants aux accents constamment paradisiaques. On ne perçoit pas de personnage mais plutôt une invitation symbolique à entrer ou séjourner dans chaque tableau comme on s’isolerait sur une île ou dans un lieu métaphoriquement coupé du monde. La question se pose par ailleurs de savoir si l’artiste ne revisite pas à sa manière le thème du jardin d’Eden ou si, par métonymie, ce n’est pas un rêve d’atelier et le bonheur de s’y couper du monde qui lui suggèrent ses images…

Chaque œuvre et l’espace d’exposition résultent d’une composition constamment imaginaire dont l’objet paraît vouloir défier le réel. Marion Charlet ne peint pas des lieux existants mais des lieux fantasmatiques, transparents ou ouverts par une porte ; les murs que limitent chaque lieu font présumer des espaces sans dehors ni dedans, rendus presque immatériels. Par ailleurs, chaque vision s’organise simultanément à partir de plusieurs angles de vue ou d’un angles de vue si rapprochés du spectateur que les formes subissent une anamorphose. La confrontation, bien qu’amplement favorable à la conception très élaborée des images, engage ainsi une réflexion sur l’art de peindre aussi bien à-travers des transformations optiques que comme détails et extraits, en tant que vues exceptionnelles et surprenantes. On se sent alors aspiré par les environnements décrits ou saisis de vertige en descendant des escaliers peints, comme Vélasquez a opportunément scénarisé l’avant scène des Ménines pour mieux viser un trompe l’œil du cadre visuel de son œuvre. Marion Charlet bâtit en écho rigoureusement ses images, les lignes de perspectives incluent ou prolongent intellectuellement les arêtes des murs à l’ensemble des espaces de la pièce d’exposition. Tout concourt à ouvrir également les œuvres et leur format au monde environnant, et il devient impensable de les considérer autrement que comme un oxymore figuratif. Grande ou de format réduit, chaque peinture incarne par reflet une fenêtre poétique qui intègre l’extérieur en gravant dans l’esprit des épures inspirées des leçons de la Renaissance. Des œuvres comme Inner-space, la série Gateways, Countdown, ou Cicérone II s’ordonnent autour de vues en plongée, de sols carrelés ou mosaïqués et de plans successifs qui rappellent et combinent les vues en géométral de Philippo Brunelleschi avec les perspectives dépravées décrites par Jurgis Baltrusaïtis.

Le style de Marion Charlet est lisse, sans marque de pinceau, en s’appuyant sur des colorations d’apparences. Chaque composition a été d’abord soigneusement étudiée d’après photo sur écran (un autre espace virtuel et à sa manière également lisse) de sorte qu’un tableau validé est à la fois une copie, une reprise transformée par la peinture et surtout un montage manifeste. Partant, on comprend qu’à cette suite ne peuvent convenir que des procédés visuels spectaculaires, confirmant par avance le caractère fabriqué et illusionniste des images. Pareil pour le traitement des parties éclairées ou créées dans l’ombre ; rien n’est réel, tout semble appartenir à un mirage ou produit dans des nimbes. Dire que tout est flottant serait impropre, mais on peut avancer que rien ne semble rechercher le sol comme unique socle.

Marion Charlet peint comme on rêve de peindre, indépendamment des contingences, immergée dans le travail de création picturale. Des œuvres de petit format récentes intriguent par leur exotisme amplifié. Et brusquement tout replonge du fictif vers l’inventé, faisant du tableau le trompe l’œil de sa propre perspective. L’atelier exhale la liberté recherchée : autant que possible, peindre sans penser à d’autre monde que celui de l’œuvre à faire, du travail en cours. Seule concession à l’actualité peut-être, éventuellement l’insérer comme une hypothèse du réel par quelque artifice technique et visuel, quelque imaginaire authentique. Mais tout est question d’art visuel.

Jacqueline Dauriac elle-même à la galerie Isabelle Gounod, ou la Lumière « pluto bien ».

29/09/2018

Jacqueline Dauriac à la galerie Gounod. Après avoir évoqué l’art de vivre bien au CREDAC avec une exposition intitulée « Ça va pluto bien » (dixit), elle remet le couvert avec une re-présentation que cette fois elle titre « Le plaisir sans remords ». Singulière façon de réitérer le bonheur de jouer la couleur sans limite que cette nouvelle présentation qui renvoie l’art d’être artiste à de purs et modestes jeux de lumière colorée. Pas de murs, le moins de tableaux possibles, des plan lumineux intenses tantôt vert, tantôt jaune ou rose, vaguement brun par mélange optique, transparents partout, enveloppants et transfigurants. Au sol, un pseudo miroir est posé, c’est en fait un caisson circulaire lumineux blanc. Dans son sillage une mannequin longue et sculpturale habillée de rouge vif pose comme une sculpture. Elle semble à la fois vouloir faire écran et matérialiser la lumière, exister par et dans elle, être dans son jour sa propre architecture. Sur les murs, des agencements en relief composés de verre teinté forment les pans virtuels de hauts reliefs géométriques. La lumière rouge, verte ou bleutée qui les traverse s’épand aussi dans l’espace, diffusant une présence partout insaisissable. Les volumes créés et leurs éclairages théâtraux suffisent en même temps pour déréalisés l’environnement de la galerie qui devient autant une cage de scène qu’un antre d’artiste imaginant des lumières pour son monde.

L’artiste a t’elle cherché pour son œuvre l’in situ d’un luminocinetisme spirituel ? Jacqueline Dauriac cite Monet, évoque l’idée d’un art fondé sur sa recherche agissante, signifiant par son installation, lumineux par la conception pragmatique de ses moyens et de ses outils. La lumière colorée intègre avec cette remarquable exposition des réserves créatives susceptibles d’effectivement valoriser la sensualité du spectateur.

« Intimentissima » Nymphes, Muses et Déesses de Paul Armand Gette à la galerie La voute.

21/09/2018

Intimentissima… Paul Armand Gette poursuit sa réflexion sur l’image de l’intime vs l’intimité de l’intime vs l’intime de l’intimité de l’intime…

Le dessin, simplement…

La photographie, sobrement ! Et la finesse de l’œil ramassé dans l’objectif.

Les rapprochements convenus et la proximité fragile du sous-entendu personnel intimement mêlés… Juste faits pour amuser ou faire divaguer l’esprit ?

Le sentiment à la fois furtif et subtil d’un accord muet ; parce que forcement, bien des histoires de nymphes, de muses et de déesses légendaires s’incarnent et surgissent à travers la moindre entrevision d’un pubis…

39 œuvres sur le thème discret de l’intime anatomique et poétique, naturel et élégiaque. 39 fois, les finesses du propos et son érotisme furtif, son personnalisme foncier, ses tressaillements heureux calculés ou fantasmés, jamais inopportuns, comme chaque œuvre semble dire. Dessiner devient un conte et une petite musique.

 

Devenue allusivement grotte, la galerie a laissé sans résister le signifiant de son nom être traversé par les métaphores érotiques qui pullulent dans Intimentissima.

20 artistes réunis par Paul Armand Gette, toutes féminines ont, comme convenu, marqué leur inspiration d’une déambulation drolatique entre les techniques d’expressions. Elles ont laissé flotter leurs sentiments sur l’intimité de l’intime. En écho avec l’art tendre et discret de leur hôte, elles ont éclairé chacune à sa manière diverses complicités d’idées auxquelles le triangle d’Eve se prête. Des poèmes visuels s’instaurent, individuels et mémoriels, passagers et fortuits, fugitifs ou évanescents, mesurés et artistiquement loquaces. Paul Armand Gette prolonge ses propres conversations avec les pétales et les coquillages, Cécile Hug inventorie les mystères de détails anatomiques qui enivrent le toucher, d’autres artistes réinventent l’image de Médusa ou Gorgone, illustrent une envie subreptice…Les plaisirs de l’analogie, du rapprochement et de la confusion savante font ailleurs correspondre de fugaces images naturelles et des instants volés… La galerie, muée ici en alcôve ou là en cabinet d’intimité et de curiosité, voute avec chaque œuvre exposée une humanité esthétique qu’aucun regard ne récuse.

 

L’invention formelle est partout gourmande, malicieuse. Chaque artiste invité à l’instar de Paul Armand Gette, que l’on sait intime avec les fleurs comme avec les corps, amoureux de géologie autant que de mythologies, partage en sa compagnie les contes avec de douces espiègleries. Chaque œuvre, comme toute l’exposition, présente à discrétion de facétieuses confidences collectives. 

Le monde réel de Claire Barbier est plus imaginaire qu’il n’y paraît, galerie Mercier

17/09/2018

Le lieu, une ancienne entreprise industrielle à laquelle ne font plus référence que les murs décrépis et au sol les marques d’emplacements d’activités désormais fantômes, est devenu à la fois un atelier d’architecture et de design et une vaste galerie où on rentre depuis la rue comme dans un garage. C’est dans ce lieu devenu mystérieux que Claire Barbier a mis en espace et en scène l’histoire récente de son art, les aléas de ses pratiques réelles et imaginaires de sculptrice, la cartographie de ses voyages intérieurs et de ses voyages somnambuliques, son album visuel et tactile d’une multitude de contes et de légendes collectives, le Panthéon de ses mythologies personnelles et de leurs brumes associées… Elle a donné un titre à ce théâtre aussi épuré que métaphorique : « Ceux qui naissent de la terre ».

Dès l’entrée franchie, le rêve emprunte le rythme d’un escalier descendant imaginaire qu’on suppose en apesanteur. Le lieu passe pour être une cave, dont on sait depuis Gaston Bachelard qu’« on y descend toujours ». L’escalier est suggéré au moyen d’une installation faite de pas incarnés par des semelles composées de milliers de graines d’érable. Vite, une épopée souffle une histoire à laquelle l’artiste veut croire en nous la faisant découvrir d’œuvre en œuvre. L’esprit redescendu sur terre d’un mouvement flottant trouve sur les murs des dessins sur papier où s’entremêlent des corps et des sites rocheux, d’autres œuvres graphiques émergent plus loin à même leur surface : sont-ils des rémanences du lieu d’origine ou les projections de ciels qui restent à définir? Au sol, sur des supports échafaudés, tantôt comme un guéridon, tantôt comme une étagère ou un immense tiroir, des sculptures en formes de rochers trimbalés par des eaux fictives reposent sur leurs socles improvisés. Leurs formes peuplées de rondeurs mammaires parlent de corps, de terre, de vie assoupie, peut-être de nuit nourricière. Quelles soient fictives ou instillées par des moulages, ces sculptures sensuelles et stéatopyges susurrent, évoquent et caressent par séquences et glissements coïncidés de leurs reliefs et de leurs creux des histoires intenses.

En effet, tout fait à la fois corps, chairs et histoire dans les œuvres incarnées de Claire Barbier. Certaines œuvres peintes ont une coloration de terre cuite ; pour d’autres, l’artiste a couvert de pois de chevreuils certaines vallées dessinées entre les volumes…subsumant par métaphore une humanité dont il est inutile d’évoquer la profonde sensualité. Chaque ensemble nourrit sa part de fiction suggestive, de chairs charnues, caressées, remuées, pétries en profondeur. Chaque corps supposé ondule dans un filet d’eau, accompagné par la créativité fluide de l’artiste.

 

L’exposition évolue comme une dramaturgie, la galerie devient un théâtre, chaque œuvre diffuse comme un acte. Acte I, scène 1, entrée des conteurs. Acte II, scène 1 : sur les murs, les dessins évoluent en palimpsestes et l’édifice supposé inhabité se remodèle en décor imaginaire. Sur une table conçue comme un immense tiroir cloisonné, des rochers sont recouverts de cuir. Sont–ils des accessoires ou des œuvres en soi ? Réalisés en Bretagne où l’artiste s’est installée, ils parlent de rivières charriant des vestiges, de bribes de légendes aux hasards des remous, des mémoires d’une eau qui se souvient de tout mais ne classe rien. Acte III, scène 1, au fond de ce théâtre inventé, des cerfs et des chevreuils dessinés grandeur nature ont surgi ; observent-ils ou surveillent-ils les lieux en silence? Le calme règne, le monde paraît assoupi. Scène 2, une pièce adjacente.  L’histoire imaginée en écho, comme une voie off. Sons et formes repris, apparentés aux reflets d’un monde à la fois humain et animal, rapportés aux marbres antiques de corps hybrides, aux visages de faunes supposés, de dieux déchus, leurs souffles récupérés dans des carafes transparentes. Epilogue : l’escalier à rebours, comme Alice-Claire dans une logorrhée de visions murmurées. On est, avec elle, prié d’y croire, comme on n’est convaincu que pour la création de ses œuvres et en installant leur exposition, elle n’a, à aucun moment séparé le fond de la forme.

Le voyage fut admirable, les rochers dessinés ou sculptés se sont mis à parler. L’art inattendu, discrètement conceptuel autant que poétique et expérimental de Claire Barbier produit ses effets d’enchantement et de questionnement. Le monde réel est effectivement toujours plus imaginaire qu’il n’y paraît.