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Galerie de la Voute, Paris. Expo : Turnup2. Commissariat de l’artiste Matthieu Crismermois

23/12/2017

Dix artistes plasticiens, sculpteurs, peintres, photographes, performers ou installateurs de le scène dite émergente. L’expo s’intitule « Turnup2 », nombre des artistes étaient déjà présents lors de la première édition « Turnup1 ». Dix œuvres, et une seule œuvre par artiste. La présentation se limite à des textes pour l’essentiel produits par les artistes eux-mêmes, textes généraux ou textes spécifiques à l’œuvre retenue. Tout laisse penser que certains travaillent exclusivement dans le champ caractéristique de l’œuvre exposée quand d’autres s’impliquent dans la communication par l’art (vers le rôle du spectateur, sur la communication politique et sociale, selon l’actualité…) Les œuvres couvrent un large éventail de propositions : surréalistes, formalistes, histoire(s) (de l’art), purement esthétiques (peinture seule, sculpture, assemblage, installation etc.) Au moment du vernissage une performance sonore sous la forme d’une musique électro a lieu. D’autres performances sont annoncées lors du finissage.

Les productions sont évidement d’inégal intérêt, compte tenu de leur unicité notamment, et de ce qu’une information plus exhaustive sur les artistes permet de relativiser. Certaines sont passionnantes quand elles incitent manifestement le spectateur à déplacer/déranger son regard (ainsi Lucie le Bouder problématisant le châssis du tableau comme installation d’une surface dans un espace pictural, quand Cécile Hadj-Hassan concilie dans la sculpture d'un goute à goute poétique les deux temps à priori étrangers d’un sablier et d’une filiation, quand Xavier Cormier disperse arbitrairement une matière et une couleur chair sur une structure géométrique inspirée de la sculpture abstraite…) D’autres rappellent des choses « un-peu-trop-déjà-vues » (Magritte, Beuys ou Marcel Duchamp) ou se marginalisent en ne faisant que reproduire et alimenter le spectacle illusoire de l’art contemporain.1 La question de fond de l’autonomie surgit ainsi pour toutes, rendant chaque création réelle et intéressante ou indifférente.

L’exposition me semble en fait davantage renvoyer à son commissaire qu’aux œuvres elles-mêmes. En dispersant amicalement son appétit de nouveauté par une ouverture d’esprit aussi large que curieuse, Matthieu Crismermois montre qu’il ne sait que créer. A l’évidence incapable de se borner à produire ou se contenter d’illustrer, il veut du mouvement et de la vie. L’exposition à la galerie de la Voute (dans le 12e) dit qu’il agit en artiste dans son époque, avec sa profusion d’artistes émergents. Sa passion aidant et son désintéressement en la circonstance égal, s’agit-il cependant pour lui de faire aussi amicalement œuvre ?

Le projet de Matthieu Crismermois de vouloir faire vivre l’idée d’art par ses diversités de chemins est plus qu’appréciable et il est bon que ses intuitions aient trouvé un lieu de vie. Peut-être convient-il en revanche de peut-être mieux pointer l’idée générale ou la nature du projet collectif qui le guide en précisant ce que code le titre « Turnup »

1 : Nathalie Heinich, Le paradigme de l’art contemporain, Gallimard.

Galerie Nathalie Obadia, Expo Valérie Belin.

21/12/2017

Six très grands portraits photographiques de femmes réalisés en noir et blanc sont exposés. Il est mentionné que la série s’intitule « Painted Ladies » et qu’elle totalise en fait huit œuvres. Des équivalences entre l’instantané photographique, le geste pictural et l’idée d’une composition semblent traverser les œuvres à première vue improvisées. Argument subjectif complémentaire, l’ensemble fait penser à des photos de presse saisies au débotté dans un studio de cinéma ou dans les coulisses d’un défilé de mode.

Regards perdus et flottants, yeux surmaquillés et bouches couvertes de rouges divers, pommettes et joues transformées en tableaux informels, interprétations des fonds ambiancés comme des mondes intérieurs à l’aide d’outils numériques font hésiter sur la catégorie des œuvres : photographie, peinture, mode… ? La gamme des teintes entre noir et blanc et des accidents visuels : floutages, effacements et brouillages apparemment fortuits des contours complètent l’ensemble qui appelle formellement un temps de contemplation propre aux productions purement visuelles. L’intitulé des œuvres évoque encore la combinaison d’un réalisme factuel et des entendements spécifiques d’artiste peintre : Lady­­­­_Shadow, Lady_Blur, Lady_Brush, Lady_Round, Lady_Strips, Lady_Pastel, Lady_Stroke, Lady_Inpainting…

Au départ mannequin d’agence le visage de chaque modèle a été retravaillé dans un esprit expressionniste. Les poses théâtralisées des modèles et la fabrication d’une émotion intérieure apparemment naturelle sur leurs visages croisent l’orientation psychologique du portrait psychologique au 18es. Les œuvres peuvent en même temps être dans leur ensemble comparées à des variations visuelles que Claude Monet a rendu sensibles, des expérimentations plastiques sur lesquelles Odilon Redon a rêvé ou des sentiments personnels scénarisés par Hitchcock. Subjectivement toujours, je crois retrouver quelque procédé de composition que Victor Hugo pu mobiliser pour l’onirisme de ses lavis en faisant balancer ses compositions entre inconsistance passagère et surgissements imprévus de sujets innommés. Le geste pictural régulièrement rapproché de l’aura1 de l’instantané photographique jusqu’à s’y confondre et des citations artistiques avérées ou suggérées justifie d’autres perspectives, celles là purement esthétiques, avec le genre de la peinture cultivée.

Valérie Belin travaille l’image du portrait réel, irréel ou virtuel en filant et en déroulant à sa façon sur le sujet toutes les pelotes esthétiques : historiques, conventionnelles ou purement narratives et imaginaires… On la sait sur ces territoires, vivement intéressée par ce qui signe une apparence, ce qui la masque ou la transgresse, ses joyaux comme ses nippes et ses oripeaux, ce qui à ses propos susurre et ce qui glose. Elle s’attentionne pour les gestes, qu’ils soient spontanés ou suggérés, amples ou discrets, pauvres ou bavards, calculés et signifiants, elle les retouche, les fait dériver, elle les transgresse, les honore humainement. Elle arrange tant qu’elle peut sa pratique photographique avec son érudition artistique, en fait l’une comme l’autre aussi poétique et personnelle, et par ailleurs instantanée vive.

Ses manières de programmer ses œuvres, ses gestes pressants de photographe devant les faits surgissant et ceux de son improvisation créatrice éclairent l’empirisme teinté de métaphysique de son travail. Et tout devient photographiquement aussi passionnant et beau à voir qu’un Grand Tableau.

Beaudoin Colignon à la Galerie Le salon H.

10/12/2017

Beaudoin Colignon à la Galerie Le salon H. L’impression première est celle de photographies de graffitis montrant des personnages grossièrement silhouettés à la craie sur des rochers. Tous sont dans des attitudes où ils semblent virevolter. Mais vite, la référence à l’aura photographique tombe, ou plutôt cesse d’apparaître comme la plus pertinente, car d’autres indices attestent de performances ou de happenings artistiques. Les silhouettes dansent, parfois donnent l’impression de chuter. Sous d’autres aspects plus théâtraux, elles rappellent le repos de corps assoupis. Il n’est pas non plus improbable ou impossible que les surfaces et les reliefs irréguliers du paysage aidant, ces personnages fassent aussi des pirouettes… Seraient-ils alors des lutins davantage que des humains ? Nous serions alors dans un cirque, devant un écran ou au chapitre « n » et à la page « x » d’un livre d’aventures.

Aussi sûrement que pour les graffitis, un nouveau lien « imaginaire-mais-pas-que » permet de suivre le fil d’une autre pelote artistique : l’artiste s’active subjectivement dans le champ d’une pratique personnalisée de Land Art. Sauf que dans ce genre de la sculpture agissant dans ou par l’environnement et avec le paysage, le seul personnage visible est généralement celui de l’artiste filmé à sa demande durant la réalisation de son œuvre. Or, il n’est pas ici question de l’artiste, les silhouettes sont rendues anonymes par leur forme même. Faisons tout de même comme si l’artiste opérant d’abord poétiquement, chacun des personnages pouvait allusivement se comporter comme son message subjectif.

Mais voici que des dessins réalisés à la plume, paysages, justement, ou personnages dans diverses positions – re-justement – comme des acrobates en apesanteur ou des plongeurs ballotés par des courants, inspirent par rémanence d’autres retours sur les pratiques plastiques de Beaudoin Colignon. Ce sont des études rigoureusement documentaires de sites côtiers grecs autant que des perspectives d’atelier pour une œuvre en cours. Chaque recherche, minutieuse, qui pour autant ne se cache par d’être poïétique, marque les évolutions de son plan créatif et les transformations plastiques expérimentales, de sorte que ses pas à pas d’artiste déclinent métaphoriquement l’architecture de son château intérieur par ses paliers et ses fenêtres. Parois rocheuses sur lesquelles l’artiste a marqué ses silhouettes à la craie blanche, puis photographies où elles ont symboliquement été éternisées avant leur effacement par les vagues, chaque fois, l’artiste ne masque pas des entremêlements intimes et oniriques avec les frises décorant les vases grecs et plus abruptement les témoignages de Lascaux ou de la grotte Chauvet. De sorte que s’il nous invite à l’accompagner le long des côtes égéennes, il nous guide et on s’embarque aussi sur des poteries crétoises, il nous « croisièrise » en suivant des côtes de légendes et de contes fabuleux, il nous « voyage » et on déplie avec lui quelque volet de nos histoires sues ou inconsciemment partagées.

Retour sur les photographies et leurs graffitis dont les codes se mettent alors à flotter comme des silhouettes badigeonnées par des artistes de Street Art. Epopées, légendes, poèmes, contes, après les passages de Beaudoin Colignon, toutes les images auparavant documentaires des lieux deviennent mémoires de craie, d’eau et d’air.

 

* Galerie Le salon H, 6, rue de Savoie, 75006

Salon Galeristes vs Galerie Catherine Putman

08/12/2017

Salon Galeristes vs Galerie Catherine Putman, superbe accrochage de petits, voir très petits formats de Geneviève Asse. Assurance que la peinture ne peut vivre que d’une recherche ouverte, que rien du résultat ne compte avant que l’aventure se soit entièrement passée. Somptueux aperçus d’une expérience constamment réinventée. Formidable esprit chuchotant avec fermeté que rien de l’aventure picturale ne doit être cédé à l’exécution.

Mais pour Geneviève Asse, rien à craindre, ses tableaux s’évaluent dans leur bruissement. 

« "Sunny Winter & plaisir" » à la Galerie Alain Dutharc

06/12/2017

Galerie Alain Dutharc. « "Sunny Winter & plaisir" » Juste une expo sur l’idée du cadre. Et sur ce sujet, très inspirant pour les artistes et leurs démarches, sur ses perspectives d’entendements, ses paradigmes et ses images, que de questions d’intelligences posées de façon créative ! L’exposition de taille modeste, parvient « en quelques artistes actuels » à diversifier les choix de réponses avec autant de rigueur et d’exemplarité conceptuelle et que d’humour.

Détaillons…

Sur un socle, qui est en fait une table, une sculpture faite d‘un dédale de corniches doré kitchissime évoque un labyrinthe dessiné par Escher. Après examen, l’œuvre se mue ironiquement en proposition théâtrale, en allure d’installation, voire en « happening d’elle-même ». In fine, Mathias Kiss, son créateur, fait de l’encadrement l’autocélébration d’une œuvre aussi drôle par ses contortions que son éclatante absence.

A peine plus loin, un dessin d’Eric Dubien encadré selon les codes est associé à deux autres productions sans cadre et de plus petites tailles avec lesquelles il dispute des histoires énigmatiquement liées à son statut, son sujet et son sens. L’assemblage clairement narratif rapproche images, récit et scénographie et s’encadre d’expériences esthétiques d’autant plus allusives qu’elles reposent sur des références qu’on devine personnelles. A la fois visuellement présente ou éludée d’un dessin à l’autre, la référence au cadre semble cette fois mobilisée sur le mode compassionnel.

Toujours dans cette exposition décidément surprenante, None Futbol Club (il s’agit d’un duo d’artistes) a mis en scène un cheval de gala en train de s’extraire ­– ou de rentrer dans un bloc supposé de marbre blanc. Inspiré par quelque facétie historique Dada ou Fluxus, et sans y avoir particulièrement songé auparavant, j’imagine une œuvre sinon son créateur surgissant ou s’extirpant de son antre minéral, plastronant de façon ridicule face au risque de voir sa production tourner en rond si elle s’enclose.

Daniel Firman a imaginé sur un autre mur une superbe mise en scène « froide » du cadre comme incorporation. Son œuvre, un rouleau de moquette suspendu au mur déroule avec esprit une vision de l’œuvre dans un mouvement de découpe suggestif du périmètre et de la surface du sol de la galerie. L’installation ne se cache pas d’être conceptuelle d’une façon que je trouve personnellement assez réjouissante sur le cadre conçu comme un tracé aux échos topographiques. Sauf que la découpe donne ici l’impression de réinventer le cadre qui l’inspire…

A cheval sur deux murs en angle, le rectangle découpé en bandes verticales d’une glace immense est épandu comme une chronophotographie de Marey… Avec cette autre œuvre, Mathias Kiss réduit le travail artistique à un semblant de cadre qui vaut pour ce qu’il enserre et souligne. L’installation reprend aussi de manière toujours débridée et foncièrement ironique son idée que le cadre, comme objet et comme environnement, peut faire œuvre avec un décalage conceptuel teinté de causticité.

Il y a aussi dans l’exposition cette curieuse peinture « nocturne » simultanément truellée et par endroit boursouflée de Bernard Quesniaux. Faut-il y retrouver ce flottement du rêve à compter duquel la nuit prend ou ne prend pas son dormeur ? L’idée d’un cadre cotonneux fait ici place aux fluctuations de la surface livrée à l’arbitraire de ses marges.

Il y a enfin cette « peinture-panneau » de Guillaume Linard-Osorio disposée face à l’entrée de la galerie. Marquée de cinétisme, sa surface polychrome ondulée et translucide semble se désincarner dans les brillances colorées de propre image frisante. Le cadre est ici évoqué sous la forme inversée d’une étendue et d’un temps étirés sans fin.

Avec cette exposition, le thème de l’encadrement pour un créateur toujours difficile d’accès s’avère illustré, imaginé, vérifié avec autant de réactivité inventive que de finesse conceptuelle ou de facétie esthétique. Les artistes réunis ont chacun projeté et su produire des aventures plastiques qu’ils ont transformées en sculpture, en installations et en happening virtuels. Ils ont simultanément diversifié des objets de pensée libre ; ils ont su retourner avec décontraction des pratiques en casse-tête à la fois judicieux et déconcertants. Je repense à l’humour sérieusement réfléchi des Ready-mades fabriqués ou saisis d’un vol au moyen d’un calembour par Marcel Duchamp, aux fantaisies architecturales nées des rêves de Bob Wilson, aux rapprochements volontairement bizarres et tout aussi inquiétants ou incongrus que distrayants  de Max Ernst ou Magritte. La narrativité libérée de certaines œuvres me renvoie encore aux déambulations littéraires et plastiques de Marcel Broodthaers, de Jean-michel Albérola ou de Jean le Gac. L’exposition refait voyager en rendant plus instructif un thème en apparence « surlabouré. »

Puis je reviens au réel d’artistes et de productions créatives prenant chaque fois avec humour le risque de formes perceptuelles et imaginaires des moyens expressifs…

Chemins éperduement de Laurence Garnesson à l’œuvre.

28/11/2017

Je viens de recevoir un catalogue des œuvres récentes de Laurence Garnesson. Peintures, dessins et carnets y sont présentés avec justesse, les œuvres reproduites reflètent fidèlement son engagement d’artiste.

Tenté par un regard métaphoriquement rétrospectif ou comme s’il avait portait la mémoire d’un palimpseste, je consulte l’ouvrage à rebours, en commençant par les carnets montrés dans les dernières pages.

Les études figurent sur les pages impaires. Les gestes « s’éperdurent » en traces évanescentes, pour partie encore enfouies dans le blanc de l’épaisseur initiatrice du papier, s’en dégageant ici, y surgissant là ; gestes comme poussés par une force tellurique. Inutile de croire à une expression abstraite ; si on ne voit pas de forme encore connue, c’est que l’inspiration n’en est qu’à l’explosion. On reconnaît donc que des éclosions sont en cours, qu’un avènement pointe le nez, que l’inconnu va cependant encore demeurer mystérieux. Les yeux grands ouverts sur les moindres détails on attend l’instant qui vient, on guette. Page 39 du catalogue, l’ouverture sur deux volets pair et impair d’un carnet évoque ce miroir si particulier au fond duquel le chemin n’est pas un tracé qui se perd page après page mais la carte aventureuse de gestes qui inspirent recto-verso une histoire en temps réel.

Puis au fil des pages du catalogue, les dessins : pierre noire, craie, mine de graphite, polychromie complice entre les noirs et blancs des feuilles et des moyens d’expression, pressés de livrer leurs secrets de fabrication, fulgurances de leur usage sensible. Les élans du dessin mutent en compositions de lignes traversantes ou explorantes, fulminantes ou disséquantes, surprenantes et ardentes, incarnées et provocantes, toujours ouvertes sur l’imaginaire.

Les dessins sont aussi nets que parcourus d’effacements plastiques. Il y a aussi de recouvrements, des réserves subtiles, des retraits et des débords malins. Les dessins sont aussi pleins que composés en souplesse, J’aime cet art d’occuper toute une surface en délocalisant l’attention sur quelque chose risquant de faire centre afin de suggérer des forces expressives venant de partout.

Les dessins sont sans titre. Les dessins n’ont pour intitulé que la fascinante apparition contemplative et remarquable dans la forme d’esprit de leur auteure. Les dessins sont illimités dans un espace extensif.

Retour sur les peintures en début de recueil. La polyphonie des graphismes se précise en s’étendant aux suggestions terrestres et atmosphériques de lumières intérieures. Le blanc du papier se fait caisse luminescente, les tracés des gestes évoquent des réverbères, des teintes sortent de terre, d’autres tombent des cieux, les compositions deviennent pièces et album d'un château magique. Avec chaque tableau, l’artiste, au fait de ses responsabilités, creuse un peu plus les éveils de son travail.

Le catalogue se fait itinéraire. En remontant son cours, je file avec certitude un œuvre futur que seule l’émotion sensible rendra intelligible. Et par ces brèches et ces crevasses imaginaires, à travers la plasticité polyphonique et colorée de ces ouvertures lumineuses et virtuelles dans le blanc du papier peu de temps auparavant supposé inerte, Laurence Garnesson nous montre éperdument le lyrisme de sa vie en train de se vouloir artistique.

 

Alain Bouaziz, nov.2017

Galerie Frank Elbaz, rue de Turenne ; exposition de Kaz Oshiro, sculpteur.

27/11/2017

Des compositions linéaires faites de poutres métalliques en I utilisées dans l’industrie du bâtiment accrochées/plaquées sur les murs de la galerie. A l'exception d'une seule repeinte en jaune vif, toutes sont conservés dans leur couleur acier naturelle. Les œuvres, plus surement de diverses longueurs que de diverses tailles sont composées en associant les poutres par tronçons. L’ensemble forme sur les murs tantôt des traits épais verticaux ou horizontaux, tantôt les silhouettes énigmatiques de châssis ou de sortes de passe-partout sans images, parfois des fragments d’architectures à l’apparence d’échantillons ou les détails d’écritures géométriques restant à découvrir. Des informations livrées par l’artiste nous apprennent — ou nous avertissent (voire mettent en garde ?) : ces poutres sont factices, ce sont des « peintures en relief. »

Si précisément ce relief est avéré, la partie peinture est en trompe l’œil. Les poutres s’imposent exclusivement comme des objets détournés de leur fonction que comme œuvre picturale. Le jugement hésite en conséquence entre des objets apparemment vrais et l’image dans tous les cas complètement fictive de reproduction en trompe l’œil. L’artiste ne dissimulant pas d’être en même temps et dans tous les sens intéressé par le minimalisme, chaque œuvre fait par ailleurs franchement penser à des sculptures de Tony Smith, Donald Judd ou Richard Serra. Plus à distance, on peut aussi évoquer Marc Di Suvero.

 

En contradiction avec certaines informations de l’artiste et du galeriste s’en faisant l’interprète, et bien qu’en divers endroits, des effets de traces blanches sont ajoutées à l’aide d’une bombe de peinture, rien de (majoritairement) pictural n’est sérieusement dénoté à propos de « peintures en relief.» Ça reste marginal. Reste alors la scénographie de l’exposition qui me frappe pas son efficacité et dont je retiens divers éclats comme cet alignement mural mimant une sorte d’architecture de cathédrale à l’horizon du mur blanc situé à l’opposé de l’entrée de la galerie, sa tenue générale me fait penser à un vestige à la Caspard David Friedrich. Il y a aussi ces géométries, mathématiques comme des musiques répétitives de Steve Reich ou Phil Glass. Ailleurs, cette combinaison formant un triangle de deux tronçons jaunes et gris et qui suggère par ellipse une création architecturale. Le regard suit les formes, réalise que ce sont des pièces en partie incomplètes ou donnant l’impression de l’être.

Toute la sculpture semblerait être là si le travail plastique d’hybridation visuelle entre peinture et sculpture, corps entiers et suggestions de présences provoquait effectivement l’imagination d’un réel plus vrai que nature. Car en réalité, répétons le, tout est faux, ces poutres n’en sont pas vraiment, ce sont des objets imités, les matières comme les couleurs sont factices, seuls les volumes sont conformes et si ce sont des peintures prétendument en 3D, tout repose sur la drôle de tromperie  et le leurre convenus, mais ici seulement technique, du trompe l’œil…

Faute d’être opérante et en n’assumant pas (voir en n’annulant pas ou en ne détournant pas) le process sculptural, l’imagination de l’artiste cependant manifestement sensible à l’étrange supercherie du trompe l’œil n’émerveille pas. Les poutrelles demeurent aussi authentiques que des vraies, à l’exception de leur usage intrigant dans une histoire minimaliste qui les dépasse. Une question que l’artiste semble alors vouloir poser à leur référent dans la communication spectaculaire de l’exposition flotte évasivement partout sans trouver d’appui intelligent.

Le hiératisme des sculptures cependant fascine en suggérant une transformation plastique de l’environnement. Les sculptures peintes, épuisées jusqu’à devenir sans intérêt par la perfection du trompe l’œil, font que ne subsiste dans la galerie qu’une présentation/installation monumentale qui les rassemble en apparentant avec un beau succès esthétique la galerie à un paysage métaphysique peuplé d’intentions visionnaires. 

In fine ! Pour conclure ! En somme… etc.

21/11/2017

Je parle en début du texte précédent, d’une magnifique idée d’expo. Je m’exprime aussi et je m'interroge opportunément en toute liberté mais de façon, je le reconnais, rageuse sur la faiblesse expressive de certaines des œuvres, la relative inefficacité de la présentation générale. La présentation écrite de l’expo que son titre rend attirante est par ailleurs confuse et assez compliquée à suivre (monsieur le commissaire, relisez votre propre préface.)

Petite parenthèse : avez vous remarqué/relevé/noté (à vous la compétence du choix) que je n’ai rien écrit sur la précédente exposition (Idéo Morié) curatée par vous dans le même lieu ? Que je n’ai rien écrit sur les diverses expositions intitulées « Salo » que vous avez organisées, même si là aussi, naturellement, et bien que le thème soit plus libre, les (très nombreuses) œuvres me paraissaient d’inégale valeur ? Rien encore sur ce que vous avez cherché à promouvoir dans une expo intitulée Vaudou à la galerie La Voute…? Et pourtant, indépendamment de vos goûts personnels et des miens tout aussi particuliers, de vos choix argumentés et de mes privilèges de lecture, autrement documentés, je vous l’assure, cette exposition m’a laissé perplexe devant certaines œuvres. J’aurai déjà pu en faire état, je m’y suis abstenu. Le religieux, c’est trop perso.

Mais revenons à l’expo dont il est question et son thème que j’estime à priori toujours passionnant : Esthétique de la rage. Comment ne pas être dubitatif sur la qualité et le fond de certaines œuvres, voire certaines orientations de la dite exposition quand l’organisateur se révèle « lui-même » dans un curieux lapsus (je n’invente rien, je vous cite et je souligne) : «…le thème (des expositions que j’organise) n’est qu’un motif, un alibi publicitaire, je le répète depuis 2002. Je réunis des travaux qui m’intéressent sur un thème dont je suis le seul auteur et qui n’a pas de rapport avec les œuvres exposées »… Vu votre préface à cette expo particulière, et vos manières de tirer toute la couverture à vous en oubliant l’intelligence particulière des démarches artistiques, comment ne pas trouver des évidences et des loupés ? Pourquoi nier qu’on puisse en conséquence exprimer des réserves ? Qu’on reste insensible à ce qui semble esthétiquement incohérent ? Ou plastiquement trop inexpressif pour porter un message dans la ligne du thème ? Pourquoi vouloir empêcher de le regretter ? Faut-il que dans « Vos » expositions, on estime les œuvres qu’à l’aune de votre susceptibilité, que vous soyez à ce point superficiel ? J’assume mes doutes et cet amateurisme critique, ou mon attirance pour un art/des œuvres et des pratiques plastiques dotées d’un fond (Ah l'érotisme charnel de la peinture de Manet "caressant" son Olympia, titillant le regard du spectateur : un régal !). J'assume ma liberté de ton et de forme face à ce regard critique qu’apparemment vous préjugez inutile et qui vous rebute, ou pour vous citer dans une approximation des artistes qui n’appartient qu’à vous, vous osez écrire « qu’ils se foutent de s’appuyer sur un thème ! » Il est vrai que vous dites vous-même en miroir vous ficher de vos expositions "thématiques"…

Je vous le redis, j’assume ce que j’écris. Faites de même et assumez ceux que vous exposez en ne les méprisant pas dans l’ignorance de ce les fait vivre. Et merci de lire toutes mes publications sur mon blog, vous constaterez que mes réserves et mes enthousiasmes sont divers. Au passage, suggérer que je m’attaque par idéologie aux lieux non commerciaux est bête, aussi stupide qu’arguer d’une opposition « de gauche » rudimentaire (qui, hélas, ramène votre posture au populisme en vogue) pour dire que dans les lieux associatifs les expositions présentées sont de moindre intérêt, que je me réjouirais qu’aucune œuvre n’y soit vendue, que les artistes n’y laisseraient que des plumes… Dans les deux cas, ne vous en déplaise, un commerce a lieu, nombres d’artistes, et je m'en réjouis, ont réussi à vendre au moins une œuvre lors de la dernière exposition « Salo ». Accordons nous aussi qu’heureusement, les associations s’appuient sur des profits objectivement plus culturels que « boursiers", et précisément, ça complique leur tache. Pour votre information, je soutiens activement et bénévolement Aponia depuis plus de 20 ans, c’est à dire son origine. Informez vous un minimum !

Pour le reste, à l'inverse de ce vous pratiquez sournoisement, je ne me livre à aucune attaque ad hominem ou ad personam, et bien davantage qu'une lâcheté, c'est effectivement de votre part une bassesse soignée de faire croire le contraire en essayant de manipuler des personnes et des faits dans des amalgames irresponsables. Tout comme instrumentaliser un lieu comme Aponia pour en définitive ne chercher que la promotion obscène de votre petit égo érectile.

Fin de la discussion.

« Esthétique de la rage » au Centre d’arts contemporains Aponia

17/11/2017

Esthétique de la rage. Magnifique appel à reconsidérer la création artistique à l’aune de cette perspective où se mêlent à la fois des aspects humains et des oppositions sociales. Enorme espoir d’en découvrir aussi de nouvelles, de mesurer si une plasticité de la rage existe et sous quelle forme, au-delà des conventions expressives notamment. La rage est-elle un sujet ou un vecteur de création artistique ? Ou les deux ? Aucun ? Qu’est ce qui la remplace alors ?

Bien que de dimension restreinte, en ne s’en tenant qu’à une dimension revendicative et une opposition sociale, l’exposition qui se tient depuis peu au Centre d’arts contemporains Aponia sur une suggestion indépendante est décevante, non pas parce que le sujet serait inintelligent (il a en partie été « artistiquement » abordé par le passé, sous couvert d’expositions historiques). Sur ce coup là, c’est rageant rageant d’être déçu devant des d’œuvres plastiquement insuffisantes et inexpressives, au mieux, incongrues et illisibles dans le contexte et les perspectives d'un thème aussi passpionnant. Et pour parfaire l’incompréhension, l’accrochage soigné, d’une sagesse convenue semble hors cadre. De sorte qu’on peine à percevoir le moindre emportement et le moindre élan dont la rage porte naturellement et intuitivement les signes incontrôlés.

L’histoire atteste certes d’épisodes à juste raison rageurs. En soi, l’illustration « contestataire » de la Rage n’est pas en cause. Ce sont des mouvements d’expressions individuelles et collectives contre des faits et des injustices, contre la misère sociale et politique, c’est l’urgence du « Grand soir », la violence émaillée de débordements aussi humains qu’explicitement sauvages pour des objectifs de vie autre. On comprend qu’il y a là matière à relire ou refonder l’origine ambitieuse et émouvante de créations artistiques pas calmes. En 1968, un enragé1 a simplement écrit « Vite »1 sur un mur.

La rage est d’abord une maladie conventionnellement identifiée, un mal dont la figure allégorique est celle d’un chien menaçant, apeuré et agressif, la bestialité grimaçante d’un regard exorbité et les crocs baveux. C’est aussi encore et surtout un puits au fond duquel résonnent des échos de passion et de fièvre sans réserves, d’emportement et de frénésie, voire de furie ou de folie ingouvernable. L’excès porte partout son empreinte en même temps que son passage, partout où sous couvert de diverses manifestations absolues, une incontrôlable sortie émotionnelle le guide et le justifie. On devine alors une plasticité puissante, essentiellement gestuelle et à l’emporte pièce, des hurlements à la place d’un rêve dormant et aussi, comme un oxymore, l’écrasant silence qui suit un ravage cataclysmique. La violence préméditée cède devant la froideur glaciale, la radicalité d’un non indiscuté vaut contre toute nuance, rejette le moindre temps devenu ancien. La rage est le cri de la douleur même. Imaginez une création sans « Non ! »… « Vite » est un hurlement embrasé de vie.

On subodore qu’une exposition sur un tel sujet ne peut qu’engager des œuvres où tout subjugue, dont les sujets et les illustrations touchent au sublime tant la démesure y prend justement corps. On s’attend à en prendre plein la vue, on vient « pour ! » d’ailleurs ; l’objectif est de sortir ébahi, submergé, incrédule face à des engagements où l’expressif rugit, fulmine d’impatience et aboie d’autant, gueule, crache, cogne, renverse, explose, s’enthousiasme bruyamment. On vient assister à des tempêtes d’opéra, des déferlements silencieux et impressionnants de mots et d’idées intempérantes, à des déflagrations de désirs impératifs. On vient comprendre la vie luxueuse de houles voraces, on demande à traverser une fournaise orgiaque dans une débauche éclosante. On veut entendre aussi discrètement que de façon déclarative se déchaîner des passions amoureuses, des émotions d’apocalypse, penser bruyamment à mal, penser pareillement à bien, à « vite » faire passionnément violence de tout. Entendre son âme se muer en orage, incarner sa propre explosion sensorielle. Faire d’une tempête le plus beau des paysages. Exister et faire durer indéfiniment ce temps là.

Au lieu d’être subjugués, on est rabattu, assagi : l’exposition manque de fond et d’expérience, se tient dans l’approche superficielle. Sur les quatorze artistes retenus, seules les œuvres d’une petite moitié d’entre eux ouvrent le thème de la rage et fonctionnent sur une création plastique avérée dans un champ esthétique élargi et audible. Des images de chiens d’attaque gueule ouverte, avantageusement agrandis à taille humaine, des peintures sombres d’autres chiens fiévreusement brossées illustrent efficacement des points de vues directs et suggestifs, un pistolet rageusement « saucissonné » de fils électriques et de textiles noirs et blancs sublime avec hargne la patience du retard d’un passage à l’acte, une photographie habilement improvisée de Claude Lévèque nous replonge dans la rage « no future » punk. Un ensemble de poupées Barbie partiellement « incendiées » fustigent agressivement l’idée d’un modèle unique d’existence.

Sur le sol, la maquette d’un avion furtif reconstitué au moment de son décollage par Julie Dalmon tente un rapprochement entre rage et intention politique dans une mise en scène aux accents journalistiques. Le reste bat la confusion. Des réassorts duchampiens s’épuisent en montages stériles. Des productions « d’art brut » sont élevées au rang de créations réflexives sans analyse historique ou formelle, jusqu’au fourbi. On sombre presque avec l’hors propos des dessins intimistes de la dessinatrice Odonchimeg Davaadorj et une céramique somptueuse d’onirisme de Marlène Mocquet. Quelle rage illustrent t’ils ? De quelles intériorités et quelles fulminations sortent les profusions de formes ostensiblement débordantes de couleurs qui hybrident l’art de Marlène Mocquet ? Son œuvre ordonne avec sagacité bien trop de mystères charriés pour que les torrents d’images dont elle use puissent être perçus comme des remous incontrôlés.

Je le redis, l’idée d’un retour sur la Rage dans l’expression plastique est en soi intéressante. Une grande exposition sur l’esthétique de la rage et la rage des artistes peut la prolonger et être imaginée en ce sens. Avec plus de culture. Je l’entrevois à la hauteur d’une manifestation comparable à quelques grandes expositions du Centre Pompidou (« Paris New York, Paris Moscou, Son et lumière… »), voir « Mélancolie » au Grand Palais.

Ceci est un appel.

1- Les « Enragés » est le nom d'un groupe d'agitateurs créé en février 1968. Il participa à la contestation révolu-tionnaire à la faculté de Nanterre puis à Paris au cours de Mai 68. Influencés par l'Internationale situationniste dont ils contribuèrent à disséminer les idées au sein de l'Université et avec qui ils se fédérèrent le 14 mai 1968  pour créer le comité Enragés-Internationale situationniste. Le dessinateur Siné, épaulé par Jean-Jacques Pauvert, lance simultanément le journal satirique L’Enragé, avec un G en forme de faucille et de marteau. (Edition Wikipédia). Guy Debord a justement fait l'éloge de la rage de vivre de l'auteur intelligemment anonyme de ce "graffiti" dans une publication de l'Internationnale Situationniste.